Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
/image%2F0652100%2F20260123%2Fob_d04cbc_champs-tulipes-hollande.jpg)
Il y a dix ans, j’ai parlé dans ce blog de L’Homme qui avait deux yeux (1), roman de l’écrivain suisse Matthias Zschokke. Un roman « fait pour me plaire », disais-je… Il mettait en scène, entre Walser et Beckett, un héros anonyme observant à distance un monde dont les détails grossis créaient un sentiment d’inquiétante étrangeté. Du mélange de minimalisme et d’arabesques narratives naissait un comique d’autant plus irrésistible qu’il contribuait à l’expression d’une métaphysique désespérée.
Retrouve-t-on les mêmes techniques et les mêmes effets dans les curieuses aventures de Pierre le Gris ? Oui et non – ce décalage venant à lui seul confirmer l’originalité de l’œuvre et de l’auteur.
« Merci chéri »
Tout commence par la mort d’un enfant. Pierre, surnommé Saint-Blaise, comme le village suisse où il est né, est employé de bureau à Berlin. Une policière, à la première page du récit, vient lui « transmettre une triste information : [son] fils a été écrasé par un camion ». Réaction minimale du personnage, qui, peu de temps après, « ne parv[ient] même pas à se souvenir d’avoir eu un enfant ». Pourtant, quand il tente d’expliquer à sa femme qu’il faut accepter les coups du destin, « sa voix [s’altère] en parlant »… À la dernière page, ladite femme, seule au cimetière, cherche la tombe de l’enfant mort. Ne la trouvant pas, elle rentre chez elle, avec ou sans larmes, selon qu’on choisira l’une ou l’autre des deux phrases finales qui nous sont proposées par le narrateur.
Cette alternative est emblématique : l’indécidable est au cœur du roman de Zschokke. Tout est dans son titre. Le héros, nous dit-on, est « un enfant protégé de la classe moyenne et du plateau suisse » comme il y en a beaucoup d’autres : « Cette infinité de Pierre le Gris (…) devaient somme toute, sans exception, mener et supporter leur vie insignifiante »… On est dans une zone grise. Pour ce qui est de l’écriture, d’abord. Non qu’elle manque de relief ou d’efficacité, mais elle se déploie toujours entre intériorité et extériorité, les effets de comique inquiétant venant tantôt de l’écart entre les situations décrites et la manière de les formuler, tantôt, comme dans L’homme qui…, d’une hypertrophie des détails matériels qui va ici jusqu’à l’humanisation. Pierre souhaite « bonne nuit » à ses vêtements quand il les quitte, et murmure « merci, chéri », en caressant le poteau du feu passé pour lui au vert.
« En suspension »
Mais c’est surtout la narration en tant que telle qui travaille à nous installer dans un irrémédiable entre-deux. Que se passe-t-il, en fait ? Après une entrée en matière censée nous présenter plus ou moins le héros, le pseudo-événement déclencheur est la mission confiée à Pierre-Saint-Blaise par l’administration qui l’emploie : représenter l’arrondissement berlinois dont elle dépend aux solennités organisées à Nancy pour le soixantième anniversaire du jumelage de cet arrondissement avec la ville. On n'assistera pas aux célébrations en question, et tout ce qui advient vraiment (la majeure partie du livre) a lieu pendant le retour de Pierre. Le train qui devait le ramener à Bâle n’ira pas plus loin que Strasbourg. Une mère paniquée confie son fils, Zéphyr, à notre héros, afin que celui-ci veille sur lui lors du changement de train et pendant le trajet Strasbourg-Bâle. À Mulhouse, l’accompagnateur propose de faire une escale. L’homme et l’enfant vont dans une pâtisserie, assistent à une terrifiante séance de cinéma « en 5 D », ne retrouvent pas leurs bagages, doivent passer une nuit à l’hôtel. Le lendemain…
Mais ne déflorons pas cette intrigue qui n’avance qu’à coups de hasards ou au gré des impulsions du personnage principal. Étant enfant, celui-ci, on a pris soin de nous le dire, a été abusé par un inconnu. Il observe à présent avec une attention aiguë l’enfant confié à ses soins, ses « longs cils foncés », les « galettes laiteuses » formées par son haleine sur la vitre du train. Il lui retire à plusieurs reprises son pantalon, pour le nettoyer, car le corps est toujours plus présent, et dans ses fonctions les plus basses. En même temps l’adulte aborde des sujets de plus en plus problématiques : châtiments corporels, faits divers violents, massacres... Pourtant l’index approché de la paume de Zéphyr reste « en suspension » ; et le soir, à l’hôtel, Pierre s’endort paisiblement pendant que le gamin regarde un match de foot.
« Décrire les saucisses ? »
Rien n’arrive. On demeurera toujours au bord de l’événement attendu, et sa possibilité même s’en trouve comme désamorcée. Qu’est-ce en effet qui pourrait arriver dans un monde privé de sens ? Ou, pour le dire autrement, que pourrait-on bien raconter dans un tel monde ? La question est sans arrêt là, implicite, et la présence du narrateur nous la rappelle, dans les parenthèses récurrentes où il s’interroge à propos de son propre texte (« Décrire le village ? » ; « Décrire les saucisses ? » ; « Chercher, dans un traité d’ornithologie, les coutumes de nidification des merles ? »…).
Sur ce récit où il ne se produit presque rien, d’innombrables récits secondaires viennent se greffer. Sinistres ou absurdes, éventuellement les deux, comme l’histoire de l’oncle de Zéphyr, mort de s’être étouffé avec une saucisse (« Depuis, ma tante ne mange que du fromage blanc »). Ces histoires sont sans doute celles qui conviennent aux « sans-destin ». Car c’est d’eux qu’il s’agit : leur « vie insignifiante » est « tout aussi vraie et unique au fond que les rares vies exceptionnelles sur lesquelles on écrit des livres et réalise des films ». Tous ces Pierre-le-Gris sont « interchangeables », oui, « comme les fleurs de cerisier au Japon ou les tulipes dans une serre hollandaise. On ne [peut] quand même pas les mettre à la poubelle parce qu’ils se ressembl[ent] à s’y méprendre »…
P. A.
(1) Zoé, 2015, voir ici
Illustration : https://unsacsurledos.com