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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Le Dernier Amour de Janáček, Alain André (Æthalides)

J’ai souvent évoqué ici les mutations incessantes du roman biographique et de la biographie en général. On a vu au cours des dernières années le genre se démultiplier, prendre pour objet des lieux, des livres, des légendes… Lola Gruber, avec Elisabeth Lima (Bourgois, 2025, voir ici), nous a même donné récemment ce qu’on pourrait considérer comme la biographie d’un roman. Alain André, fondateur d’Aleph-Écriture, centre de formation à toutes les formes d’expression écrite, inverse le dispositif et nous présente ici le roman d’une biographie.

 

Sur la crête

 

La biographie, c’est celle de Janáček. Joseph, qui travaille, lui, chez « Omega » (un « bureau de rédacteurs professionnels »), propose le sujet à un éditeur désireux de lancer une collection. Janáček, ou plutôt les dernières années de sa vie… En 1917, âgé de 63 ans, le grand compositeur tchèque rencontre Kamila Stössel, mariée, 38 ans de moins. C’est le début d’une curieuse relation. Janáček, qui s’enflamme, est prêt à quitter Zdenka, sa vieille (52 ans) épouse. Kamila, de son côté, le tient à distance… mais pas trop. Pour la voir, le musicien impose à sa femme légitime la fréquentation du couple Stössel. Ce sont des années de séjours à la campagne plus ou moins clandestins, de lettres… Et une évolution progressive mais sûre : « Kamila n’est plus "la glaciale" », elle se laisse assez volontiers embrasser. Iront-ils encore plus loin ? Mystère. Les biographes s’interrogent.

 

Joseph aussi. Pourquoi, au fait, a-t-il proposé Janáček à son éditeur ? Parce que son psy, le docteur Fernbaum, lui a suggéré de le faire. Et pourquoi cette suggestion ? Pour inciter Joseph à quitter Marielle, sa compagne, pour Clélia, belle Suissesse nettement plus jeune qu’elle – et surtout que lui.

 

Le décor est planté : nous aurons, en alternance, le récit des amours de Leos et de Kamila, fondé sur les recherches minutieuses de Joseph ou de l’auteur lui-même, et les hésitations puis la concrétisation de plus en plus résolue de la relation entre ce même Joseph et Clélia. Le lecteur, selon son tempérament et ses goûts, séjournera avec plus ou moins de plaisir sur l’un ou l’autre des deux versants de l’ouvrage. Le plus intéressant, en fait, est la ligne de crête, autrement dit l’entre-deux. Il se construit progressivement et, à force de va-et-vient, dévoile de multiples facettes.

 

Entre deux hommes

 

On navigue d’abord, évidemment, entre deux époques : le début des années 2000 d’une part, le début du XXe siècle de l’autre, pour une histoire qui plonge ses racines dans l’Empire austro-hongrois en train de finir. Le charmant récit initial de la rencontre entre le musicien et sa muse dans une ville d’eau semble sortir tout droit d’une nouvelle de Schnitzler. Mais ces deux époques correspondent à deux conceptions bien différentes des rapports entre hommes et femmes. Et passer de Janáček à Joseph, ou inversement, c’est aussi aller d’un type d’homme à l’autre. Le musicien, déjà célèbre, sûr de son droit de mâle, n’hésite pas à suivre Kamila, croisée aux bains, jusque dans le vestiaire des dames et à la prendre dans ses bras d’autorité (« Mais, monsieur… »). Pourtant, les mœurs rigides de son époque le cantonnent pour l’essentiel à l’usage intensif du regard lubrique (« la bouche pulpeuse », « la peau qui se soulève dans l’échancrure de la robe »…).

 

Côté Joseph, si le regard lubrique n’est pas totalement absent (« son mont de Vénus élastique », « sa toison brune, frisée »…), la relation, moins dissymétrique, ira au bout de ce que chacun pouvait en espérer. En dépit d’une situation psychologique peut-être moins simple. Car notre héros d’aujourd’hui se souvient que les temps, depuis sa jeunesse, ont changé. Il se méfie de ses tendances éventuelles à « la vieille ubris patriarcale » ; il constate que l’époque est « plus sourcilleuse que celle de Janáček à l’endroit du désir masculin » – et s’en félicite.

 

Ce qui n’empêche que Marielle n’est guère plus gâtée dans le récit que la pauvre Zdenka. Le livre dans son ensemble, il faut le dire, penche du côté de l’enthousiasme pour la jeunesse et du droit aux amours tardives. L’écriture convient à ces choix, précise, détaillée, ne reculant ni devant le charme de la description à l’ancienne (petites vestes « de velours laque cramoisie » ou « vert sapin », « robes parme »…), ni devant la formule un brin rétro, du style « après l’amour »…

 

Mentir vrai ?

 

La modernité, incontestable, est ailleurs. Elle tient d’abord à la mise en contact de deux langages. Jenufa, Katia Kabanova, L’Affaire Makropoulos, La Petite Renarde rusée…, les grandes œuvres se succèdent en arrière-plan des amours de Leos et de Kamila. Et le compositeur s’attache de plus en plus à un langage musical travaillant à saisir ce qui échappe au langage articulé : les bruits (crissement du gravier, bourdonnement des abeilles…), les tensions psychiques (« plaisir ou déplaisir, excitation ou calme »), la mélodie même de la parole… Jusqu’à l’ultime moment, et au beau récit de la mort de Janáček, sur le bruit d’une « bulle qui éclate » – « un si bécarre ».

 

Naturellement, c’est la question de la langue elle-même, et donc de la littérature, qui est ainsi posée. Car on est, enfin, entre deux genres littéraires. Il y a du roman dans l’aventure de Janáček et Kamila. Et Joseph se voit de plus en plus comme le héros de ce roman-là, au point de ne plus très bien savoir s’il est « le lecteur, l’auteur, un personnage ou le narrateur de son propre manuscrit ». Alain André brouille avec un malin plaisir les limites entre deux projets et deux types d’écriture. Le livre de Joseph devient « un peu plus intime qu’une biographie classique ». « Biographie ou roman ? s’interrog[e]-t-il (…). Ou bien roman avalant la biographie ? » Car il a fini par « intégr[er] le personnage du biographe au récit de la vie du compositeur ».

 

Bref, Joseph écrit le livre même que nous lisons. Il écrit, comme le lui reproche son éditeur, « sur [lui]-même », et le psy avait raison : écrire la biographie de Janáček, c’était pour lui le moyen d’y voir plus clair dans la sienne. L’histoire vraie serait-elle plus efficace et plus parlante que le roman ? Ou le roman serait-il plutôt la vérité de l’histoire de vie ?... Des deux, qu’est-ce qui est le plus vrai ? Ou, pour le dire autrement, qu’est-ce qui ment le mieux ?... Ce ne sont que quelques-unes des questions que ce livre, plus ambitieux que son point de départ somme toute simple ne l’annonçait, pose – en se gardant, bien sûr, d’essayer d’y répondre.

 

P. A.

 

Illustration : les bains de Luhačovice, à l'époque où Janáček y  a rencontré Kamila (https://francais.radio.cz)

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