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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Les Jeux heureux de l’enfance, Charlotte Gneuss, traduit de l’allemand par Rose Labourie (Les Argonautes)

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer ces romans du passage à l’Ouest dont les écrivains de la RDA, telles Brigitte Reimann (1) et Christa Wolf (2), ont donné des exemples dans les années 1960. En voici un autre, paru outre-Rhin en 2023, et dû à une autrice née en 1992. Que cette trentenaire ait choisi, pour son premier roman, un tel sujet, voilà qui montre, s’il en était besoin, avec quelle obstination le fantôme de l’ex-sœur jumelle continue de hanter les consciences allemandes.

 

Karin a seize ans. Avec ses parents, sa grand-mère et sa très jeune sœur, elle habite près de Dresde un village voisin d’une mine de charbon. On est dans les années 1970, sans doute. Karin a un petit ami, Paul. Avec son ami Rühle, il travaille à la mine et consacre ses loisirs à l’escalade des rochers qui se dressent sur les bords de l’Elbe. Sans avoir prévenu Karin, Paul passe à l’Ouest. Le roman raconte les ondes que sa fuite déclenche parmi ceux qui ne sont pas partis.

 

Une ado comme les autres

 

Karin est convoquée par « l’appareil ». Son représentant, un certain Wickwalz, intelligent, habile, voire attirant, sait lui parler… Le piège se referme vite. Notre héroïne parviendra-t-elle à s’en extraire ?

 

Le dire serait gâcher les effets d’un dispositif narratif simple et rusé à la fois, dont l’efficacité repose sur des jalons et des non-dits adroitement disposés et distillés. Et le tableau que brosse de la RDA cette écrivaine née après sa chute est, il faut l’avouer, convaincant. Au sein d’un micro-univers où « tours d’extraction », « terrils » et « décharges » voisinent avec champs de colza et forêts, on mène une existence plus petite-bourgeoise que prolétaire dans des maisonnettes avec jardin et cerisier. Mais on craint toujours vaguement d’être l’objet d’une surveillance, et l’on sait que quelquefois des gens, pour une raison ou pour une autre, disparaissent « du jour au lendemain, comme ça ». L’âge de l’héroïne autorise un minutieux tableau de l’univers scolaire en république populaire : autorité partagée entre professeurs et élèves, appels rituels, poèmes de Brecht, critique du capitalisme « sans espoir »…

 

L’essentiel n’est pourtant pas là. Et en ce qui concerne les « dilemmes moraux » et la « résistance » à « l’oppression », mis en avant par l’éditeur, rien de bien nouveau. Le plus intéressant est ailleurs. Le plus intéressant, c’est Karin, dite Virgule. Tout ce qui nous parvient de son cadre de vie passe par son regard d’adolescente. Les adolescents d’Allemagne de l’Est sont comme les autres, et l’héroïne-narratrice offre un réjouissant exemple d’ado à l’humour provocateur (« Tu ne peux quand même pas te comporter comme si tu te fichais de tout. / Et pourquoi – se ficher de tout, moi, je trouve que ça en jette »). C’est le monde des copines, avec ses rivalités, ses amitiés, ses ambiguïtés. « Il y [a] toujours une main sur un genou, des pieds sur des cuisses, (…) une tête posée sur une épaule ». Karin, seule dans sa chambre, se souvient aussi des moments passés avec Paul dans « le grenier » ou « le cabanon » (« J’étais en train d’enfoncer mon doigt à l’intérieur de moi quand mamie a cogné au plafond avec le manche à balai »).

 

Karin au pays des secrets

 

Le choix d’un tel personnage principal se révèle ici particulièrement judicieux. Karin est à l’âge des secrets dans une société toute de mensonges et de secrets. Et elle n’échappe pas à une certaine fascination pour l’homme de « l’appareil », le seul à lui parler « comme si [elle était] une personne à part entière ». « Pour ce qui [est] de son avenir », elle envisage même un temps d’« entrer au ministère de l’intérieur ». D’ailleurs, depuis qu’elle aussi a un secret, les secrets des autres ne cessent de se révéler à elle : ceux de sa grand-mère, fière d’avoir été « souris grise » et d’avoir mangé de l’oie rôtie dans Paris occupé ; ceux de son grand-père, « déserteur » considéré comme un « froussard » par sa veuve ; ceux de sa meilleure amie, Marie, qui découvre son attirance pour les filles et va rendre visite à son père à l’Ouest ; l’homosexualité probable de l’ami Rühle et de Wickwalz lui-même…

 

La fuite de Paul, ce qu’elle en dit, ce qu’elle en tait, ses aveux et ses omissions face à la Stasi, tout cela, en séparant Karin des autres, lui permet de les voir comme à distance tels qu’ils sont. Cette jeune fille a de façon générale le regard acéré – et un sens du décalage qui caractérise d’abord l’autrice : « Wickwalz fumait, et un long silence s’est installé. Un écureuil a traversé la clairière en sautillant ».

 

Mais cette acuité du regard est chez le personnage le symptôme d’une angoisse. Extérieure au monde qui l’entoure, condamnée de ce fait à la solitude, Karin n’est nulle part. Le surnom que lui avait donné Paul, Virgule, lui va bien. Comme la virgule se place entre les mots, elle-même n’existe que dans l’entre-deux : entre l’enfance et l’âge adulte, suivant un enseignement auquel elle n’adhère pas, complice de la police mais gardant ses distances, abandonnée par Paul mais toujours solidaire de Paul… Le seul endroit où elle sait où et qui elle est, c’est le sommet des rochers dont elle se rappelle l’escalade avec son amant évanoui : « Tout était aérien, tout était léger. Être légère, être libre, être loin »… Le vide peut donc s’inverser en plénitude, et, une fois définitivement arrachée aux jeux heureux de l’enfance, Karin se trouvera elle-même. Curieux roman d’éducation, où la peinture d’un âge donne à celle d’un pays non seulement son efficacité mais son universalité et sa profondeur.

 

P. A.

 

(1) Avec Une fratrie (Métailié, 2025), voir ici

(2) Avec Le Ciel divisé (Stock, 2008)

 

Illustration : un pont sur l'Elbe près de Dresde  (https://fr.tripadvisor.ch)

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