Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Qui écrit les livres que nous lisons ? La question a peut-être toujours été légitime, mais elle se pose plus que jamais à l’heure où les ateliers d’écriture connaissent le succès que l’on sait, où les premiers romans ont quelquefois été écrits dans le cadre d’un master en creative writing, où les éditeurs ont de plus en plus souvent tendance à jouer le rôle de coaches… Ce livre-ci, paru en Allemagne en 2024, offre un exemple particulièrement net du flou qui tend à s’installer autour de la notion d’auteur. Il porte en couverture le seul nom de Hark Bohm, auquel vient s’ajouter sur la page de titre celui du romancier quadragénaire Philipp Winkler, nulle part mentionné par ailleurs, mais remercié en fin de volume par l’autre signataire – « pour la qualité de notre collaboration ». Et, pour compliquer encore l’affaire, un film de Fatih Atkin intitulé Une enfance allemande, Amrum, 1945, est sorti en décembre 2025, « d’après un scénario de Hark Bohm » – et quelques mois après sa mort.
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Allez vous y retrouver… Admettons, pour faire simple, que Hark Bohm est l’auteur du roman dont nous parlons, et voilà tout. Lui, en tout cas, on le connaît. Non tant, du moins en France, comme le réalisateur qu’il est aussi, que comme l’interprète de certains des plus grands films de Reiner Werner Fassbinder : Le Marchand des quatre saisons, Tous les autres s’appellent Ali, Despair, Lola, une femme allemande… Lili Marleen, surtout, où il joue le rôle du pianiste.
Entre terre et ciel
Si le livre qui paraît aujourd’hui en français chez Paulsen et le film que nous mentionnions sont inspirés, comme on le lit partout, de ses souvenirs d’enfance, gageons que, Bohm étant né en 1939, les souvenirs en question ont été quelque peu remaniés pour devenir ceux de Nanning, 10 ans en 1945. 1945, c’est la dernière année que le jeune héros passera sur l’île d’Amrum, dans la mer du Nord, où son créateur a effectivement vécu ses propres années d’enfance. Nanning est, comme lui, né à Hambourg, mais a suivi sa mère lors de son retour sur l’île, où la famille a ses racines et où elle-même mène des recherches sur les Vikings. Elle est membre du Parti national-socialiste. Le père, Obersturmführer et écrivain, est resté à Hambourg.
Entouré de son jeune frère, d’une petite sœur, de sa mère à nouveau enceinte et de sa tante Ena, qui, elle, n’est pas nazie, Nanning est devenu un véritable enfant d’Amrum. Au long de cette année essentielle on le verra grandir, tant sous l’influence des événements qu’en découvrant quelques secrets, notamment de famille. Divers personnages initiateurs les lui révéleront, dont le premier est incontestablement l’île elle-même. C’est elle qui ouvre le récit, dans une très belle scène muette où nous suivons dans son envol le premier goéland du jour pour la découvrir par ses yeux tout entière. Et ce mouvement ascendant s’inversera peu avant le dénouement dans le regard du héros contemplant le paysage depuis la plate-forme d’un phare. Un paysage épuré, réduit à trois éléments presque bruts – eau, terre, air – et à deux dimensions uniques. Le panorama « de dunes, fait d’ombre et de lumière (…), s’ét[end] à perte de vue », interrompu çà et là par « le marais », « constellé de fleurs aux tons bleus, violets, roses et jaunes ». Cependant tout ramène sans cesse au ciel, à commencer par l’incessant ballet des oiseaux, « traquets moteux », « bécasseaux variables », « pipits farlouses », « pluviers grands-gravelots »…
Parmi les choses
Il y a d’autres animaux, bien sûr : des lapins, qu’il faut apprendre à tuer et à écorcher ; un taureau, qu’il faut réussir à calmer et à guider ; des poissons qu’on ira pêcher dans l’estran au risque d’être emporté par la marée. Les gestes prennent la plus grande place, dans ce texte admirablement pris dans les choses, et prenant constamment appui sur elles. Il s’agit de subtiliser des œufs de canard, de dérober le miel d’abeilles sauvages, de manier la bôme et la drisse… de soulever et de porter le cadavre d’un soldat anglais échoué sur le rivage, auquel répondra, plus loin, celui d’un oncle, membre lui aussi du parti nazi et qui a préféré se pendre avant l’arrivée des ennemis (les Alliés).
Car l’île est un monde à part, mais pas complètement. Au fil du roman, on passera de la toute-puissance nazie encore intacte à l’annonce radiophonique de la mort d’Hitler puis au débarquement des Anglo-Américains. Et le jeune Nanning ira de découverte en découverte. Un autre oncle, Théo, dont la mère ne veut plus entendre parler, est parti en Amérique, où il y a « plus de natifs d’Amrum » que sur l’île elle-même, et se bat à présent « contre la Wehrmacht ». Les livres du père, qu’on verra arrêté en fin de volume, portent des titres tels que Haute trahison biologique ou Vies indignes d’être vécues…
Une rupture avec cette figure paternelle s’amorce seulement chez le très jeune Nanning, mais on la devine décisive. Comme le début de prise de distance avec une mère adorée, que certains habitants d’Amrum traitent sans précautions de « vieille sorcière nazie », et dont le fils lui-même finira par entrevoir qu’elle « n’est pas tout à fait normale »…
Nourrir cette mère aura pourtant été, tout au long du roman, l’obsession de Nanning. C’est pour elle qu’il pêche le carrelet, chasse le lapin, déniche du beurre et du miel… Et ce retournement qui fait de l’enfant un nourricier dit à lui seul le passage à l’âge adulte, dans ce beau récit d’enfance et d’Histoire qui laisse, sans bavardage, la parole aux lieux, aux objets, aux caprices de la mer et du ciel.
P. A.
Illustrations :
1) Sur l'île d'Amrum (https://www.travelscout24.de)
2) Hark Bohm dans Le Mariage de Maria Braun, de Rainer Werner Fassbinder, 1978 (https://www.filmstarts.de)