Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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La vie de Camila Sosa Villada se retrouve, sous forme de fragments dispersés, dans les neuf nouvelles de son recueil. Plusieurs de ses héroïnes sont confrontées, comme elle l’a été, à des pères (ou des oncles) alcooliques, violents, voire (dans les fictions) incestueux. Comme l’héroïne, en particulier, du récit intitulé Merci, Difunta Correa, elle a, après avoir endossé une identité de femme à l’adolescence, fréquenté la fac puis pratiqué simultanément la prostitution et le théâtre. Jusqu’à ce que le succès d’un spectacle, Carnes tolendas, lui ouvre les portes d’une autre vie – et lui permette de publier un succès mondial, Les Vilaines (traduction chez Métailié).
Dans la nouvelle citée, ce changement d’existence est attribué aux pouvoirs de la « Difunta Correa », personnage mythique vénéré à l’égal d’une sainte en Argentine, patrie de Camila Sosa Villada, et dans d’autre pays d’Amérique latine. Même si elle est ironique, cette interprétation est aussi emblématique à plus d’un titre. Elle correspond d’abord à la volonté de dénonciation qui imprègne tout le recueil : il fallait bien un miracle pour sauver une trans de l’enfer que lui réservait une société machiste et rétrograde. La sainte païenne trouve aussi naturellement sa place dans le monde mêlé, coloré, contradictoire et fracturé dont notre autrice, de texte en texte, compose l’image. Et, enfin, l’intervention de la « Difunta Correa » introduit une ambiguïté supplémentaire (sérieux ou ironie ? réalisme ou merveilleux ?) dans un livre où l’ambiguïté est élevée au rang de principe.
« Un cul capable de vous donner la foi »
Le ton est donné dès la première page. « Comment une vieille pute, noire, alcoolique, édentée, ancienne taularde, héroïnomane, déglinguée, pourrait-elle être une beauté ? » s’y interroge la narratrice, qui précise un peu plus bas être elle-même « fille la nuit et timide pédé le jour »… Il y a, c’est évident, du témoignage dans cet ensemble de nouvelles s’appliquant à dépeindre, du XVIIIe siècle à un possible avenir (voir la mini dystopie-utopie Six mamelles), les discriminations et les violences imposées aux trans. Discriminations et violences qui viennent la plupart du temps s’ajouter aux malheurs ordinaires de la prostitution, à des conditions de vie sordides dans un monde de poussière et de chaleur accablante, et à l’appartenance à d’autres catégories opprimées (Indiens, Noirs…).
Mais la dénonciation, ajoutons-le tout de suite, n’exclut ni l’humour mordant ni un indéniable panache dans la truculence. Pour s’en convaincre, il suffit de lire par exemple Femme écran, dont l’héroïne gagne sa vie comme « amoureuse de location » pour des homosexuels soucieux de donner le change – mais dotés, aux yeux de leur prétendue compagne, d’« un cul capable de vous donner la foi » et d’un sex-appeal « qui détendrait n’importe quel élastique de caleçon ou de culotte ».
Éloge de l’incertain
La crudité (parfois extrême) fait ici partie du style. Un lyrisme brutal y va de pair avec le recours à une forme très retravaillée d’oralité : c’est une conteuse qui, à chaque fois, nous parle, et dont le phrasé musical tisse des ballades jubilatoires pleines de désespoir nonchalant. Cependant l’intérêt principal du recueil réside en ceci que le texte décline et travaille à tous ses niveaux l’ambiguïté qui est au cœur de son propos. Les neuf nouvelles peignent à peu près tous les visages possibles de la transidentité : du clivage par rapport à soi-même et du mépris de son propre corps (« Je te déteste tellement que je pourrais te couper avec un sécateur ») à la transition pleinement assumée ; de la simple virtualité à la transition accomplie. Tous les personnages et les situations se situent dans des zones de la société qui refusent les identités fixes et reconnues. Et ce qui achève de faire de ces textes des œuvres profondément littéraires, c’est la manière dont cette revendication de l’incertain, devenue certitude, commande tous les aspects de l’écriture.
On la sent au principe même du réalisme magique fréquemment présent (interventions surnaturelles, sorts jetés, transformations animales…). On la retrouve dans les zones d’ombre et les incertitudes de récits qui, malgré leurs outrances, savent maintenir de savants suspens. Qu’en est-il du mystérieux Foyer de la compassion qui donne son titre à une nouvelle ? Le père-oppresseur de Ne reste pas trop longtemps dans la fange serait-il aussi, à sa manière, un père aimant ?...
Elle est présente, enfin, dans le foisonnement narratif partout à l’œuvre. Il y a presque toujours plusieurs histoires dans ces histoires prêtes à se déployer en arborescences. Le récit-titre, Je suis une idiote de t’aimer, raconte l’amitié de deux trans avec Billie Holiday, mais aussi la manière dont l’une d’elles dépasse le conflit qui l’opposait à elle-même. Merci, Difunta Correa raconte la vie de la « sainte », mais aussi celle de l’autrice et, de plus, celle de ses parents. Femme écran est composée de plusieurs nouvelles… Si la problématique centrale du recueil est incontestablement marquée au coin de l’actualité la plus patente, elle s’inscrit aussi dans une tradition littéraire bien établie dans le monde hispanophone : le baroque. Et cette filiation n’enlève rien, au contraire, à la modernité de l’entreprise.
P. A.
Illustration : sanctuaire de la Difunta Correa (https://es.wikipedia.org)