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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Le Bon Mal, Samanta Schweblin, traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon (Grasset)

Samanta Schweblin, qui est née à Buenos Aires et vit à Berlin, est l’auteure de plusieurs romans et recueils de nouvelles, parmi lesquels certains ont été traduits en français. En particulier un déjà chez Grasset en 2024, Sept maisons vides.

 

Celui-ci, paru en espagnol en 2025, propose six longs récits dont la caractéristique principale et l’impression qu’ils produisent d’abord ne sauraient mieux se résumer que par le beau mot de bizarre. Rien de péjoratif, au contraire : le dérangement, voire le malaise, qu’évoque cet adjectif est parmi les signes les plus sûrs qu’on est bien dans une forme d’art.

 

Le malaise, ici, vient de l’incertitude, et d’une incapacité à voir exactement ce qui dérange, c’est-à-dire ce qui séduit. Que se passe-t-il au fond dans ces histoires de suicides, d’animaux écorchés, de couples séparés, de femmes solitaires enfermées dans de lourds secrets presque impalpables ?... Deux éléments pourraient nous orienter : l’exergue et le titre.

 

Vous avez dit « étrange » ?

 

En exergue, une phrase de Silvina Ocampo : « L’étrange est toujours plus vrai ». L’étrange dont il s’agit répond-il à sa définition classique depuis Todorov – événements en apparence surnaturels trouvant en fin de compte une explication naturelle ? Pas sûr… Nous avons là des fantômes qui paraissent bel et bien authentiquement fantomatiques. Rien ne vient indiquer que l’héroïne de William à la fenêtre, écrivaine en résidence à Shanghaï, ne voit pas apparaître le chat défunt de sa consœur irlandaise et, plus curieux encore, la trace, sur les carreaux d’un mur, de la main de son mari resté en Argentine – où il mourra peut-être lui-même bientôt. Et semblent bien réels aussi certains passages de l’état d’humain à celui d’animal : l’enfant d’Un animal fabuleux, mort en tombant d’une corniche où il jouait à être un cheval, est peut-être pour de bon le cheval tombé mystérieusement dans sa rue au même moment.

 

À moins que tout cela ne soit que créations d’esprits déréglés ? L’hésitation correspondrait plutôt à la définition todorovienne du fantastique. Cinq nouvelles sur six ont un narrateur ou une narratrice intérieurs. L’une (Bienvenue au club) tente dès la première page de se suicider. Une autre (Un animal fabuleux) est hantée par le remords d’avoir encouragé le jeu fatal. Une autre encore (William à la fenêtre) est écrivaine – tout est dit. Quant au narrateur de LŒil dans la gorge, son omniscience étonne, qui lui permet de pénétrer dans l’esprit de celui qui était son père alors que lui-même avait trois ou quatre ans…

 

C’est peut-être, plutôt que dans une définition plus rigoureuse, de ce côté-là qu’il faut chercher le type d’étrange qui serait à l’œuvre dans notre recueil. Un dérèglement est intervenu dans la vie de tous ces gens, une sortie du quotidien qui les a plongés dans un état de « flottement » pareil à celui où se trouve la narratrice suicidaire de Bienvenue au club : au fond de l’eau, elle reste « sans savoir quoi faire ». « Et si c’était tout ? » se demande-t-elle, craignant de devoir « douter, suspendue pour le restant de l’éternité ». Et tous les héros de ces récits sont dans un semblable entre-deux, soustraits à l’existence quotidienne sans être non plus vraiment ailleurs, comme si l’entre-deux était le vrai lieu de la vie, et que la vie habituelle, vue de là, révélait sa propre étrangeté… Tout en télétravaillant, la femme d’Une visite du Grand Chef s’interroge ainsi : « À quoi rimait tout cela, autrement dit à quoi bon avoir une vie ? »

 

Tous, du coup, sont hors des limites censées être celles de leur propre moi. L’enfant de L’Œil dans la gorge est, de ce point de vue, emblématique. Ayant avalé une pile au lithium il a dû subir une trachéotomie, et constate : « Je suis si ouvert que parfois je m’y perds : suis-je dedans ou dehors ? » Lorsqu’il disparaît pour quelques heures dans une station-service où ses parents avaient fait halte, il nous raconte lui-même leur découverte de son absence : « Il ne reste que la couverture (…). Mais moi, où suis-je ? » ; « Où suis-je donc si je ne suis pas ici ? » Cette interrogation pourrait être reprise par les personnages des autres récits, eux aussi peu ou prou à côté d’eux-mêmes ou de ce qu’ils avaient l’habitude d’être. Et, de ce fait, sans doute « plus vrais », comme dit Silvina Ocampo, qu’ils n’étaient.

 

Du mal au « bon mal »

 

Mais le titre ? Quel est donc ce « bon mal », traduction littérale du titre espagnol ?... Seule la culpabilité pourrait retenir près de ses filles l’héroïne de Bienvenue au club. Celle d’Un animal fabuleux est sans doute responsable de la mort de l’enfant-cheval – et donc de sa possible réincarnation. L’écrivaine de Shanghaï a laissé seul au pays son mari malade. Le père de L’Œil dans la gorge se reproche d’avoir laissé son fils avaler la pile. La femme d’Une visite du Grand Chef ne se pardonne pas d’avoir détesté sa fille quand celle-ci était bébé. Quant à la narratrice de La Femme d’Atlantida, très beau et singulier récit d’enfance baignant dans une atmosphère hallucinée, comment peut-elle supporter de n’avoir pas disparu, comme sa sœur, dans les vagues de l’océan où toutes deux allaient nager ?

 

Bref, tout le monde se sent coupable et, pour ce qui est du « mal », pas de problème, on voit. Mais le « bon mal » ? « Il faut payer » ; cependant, heureusement, tout « a un prix ». Ce sont souvent des personnages antipathiques qui le font comprendre aux héros. Le voisin chasseur de Bienvenue au club, qui vit derrière des barbelés et écorche des lièvres. Le propriétaire désagréable de la station-service où l’enfant se perd (L’Œil dans la gorge). Le fils de la vieille dame recueillie par l’héroïne d’Une visite du Grand Chef, qui en profite pour s’introduire chez elle, la dévalise, et pourtant, après lui avoir fait avouer le secret qui l’étouffe, la laisse dans une étrange paix.

 

Ces figures malveillantes sont aussi des figures libératrices. « Quelqu’un lui a-t-il fait du mal ? », demande, angoissé, le père de l’enfant perdu. Cependant, après sa disparition, qui restera inexpliquée et pleine de mystère, celui-ci, délivré de l’ombre de son père, fera de brillantes études, une belle carrière, et connaîtra, malgré son handicap, une vie heureuse… On commence à voir un peu mieux ce qu’il y a de si troublant dans ces beaux récits énigmatiques. À une interrogation métaphysique sous-jacente (qui est moi ?) s’y ajoute un questionnement d’ordre moral : dans la zone d’incertitude où ils nous font pénétrer, le bien, le mal, aux frontières incertaines, pivotent à perte de vue l’un sur l’autre. Et ce dérangement permanent est, on le craint, le véritable ordre du monde.

 

P. A.

 

Illustration : https://www.amazon.fr

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