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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Ma sœur chasseresse, Philippe Arseneault (Québec Amérique)

Drôle de retour au pays natal… Essayons de nous résumer : Roé Léry, qui vit et enseigne en Chine, où il a rencontré l’amour en la personne de Meng Wu (« Pour moi, il n’y avait pas d’autres zones habitables que sa proche orbite »), rentre pour la première fois depuis des années passer deux mois à Montréal : son frère vient d’avoir un enfant ; une messe commémorative doit être dite pour un ancien camarade de classe mort par suicide un an plus tôt ; son père va avoir soixante-dix ans. Et ce sera l’occasion aussi de participer à la promotion du roman qu’il vient de publier dans l’idée de gagner de quoi acheter un appartement à Pékin : un récit « montréaliste (…) cochonné en un été » dans « une langue pitoyable, un bichlamar dégueulatif qui, par un effet de miroir, réconfort[e] et confort[e] les lecteurs en injectant dans la littérature la pauvreté du jargon qu’ils utilis[ent] chaque jour ».

 

Comme dans les romans

 

À peine arrivé, notre homme participe donc à une émission de radio, au cours de laquelle il explique que, si les Québécois mêlent de plus en plus d’anglais à leur français, c’est dans un effort inconscient pour se libérer d’un « système linguistique trop fin pour [leurs] entendements d’australopithèques ». Scandale. Les ventes bondissent. Mais, par ailleurs, Meng Wu, par courriel, rompt. Le désespoir pousse Roé dans un salon de massage, où il reconnaît une jeune femme croisée dans les couloirs de Radio-Canada et qui se révèle être une historienne passionnée par la figure de Jeanne Mance (1). Bien vite, les deux nouveaux amis ont un projet : s’introduire nuitamment dans les sous-sols du couvent où se trouve peut-être la sépulture de la quasi-sainte, que Catherine, l’historienne-masseuse, veut contribuer à remettre en lumière. Ils ne sont pas au bout de leurs surprises, comme on disait jadis dans les romans…

 

Et la première qualité de ce livre de trois cent cinquante pages est bien le romanesque outrancier de son intrigue, où se mêlent aventures, amour, un brin de sociologie, un grain d’érotisme, un zeste d’histoire – et peut-être un soupçon d’autobiographie. Sans qu’il cède jamais pour autant aux facilités prévisibles où chacun de ces ingrédients pourrait le faire tomber. L’aventure devient vite métaphorique (« une quête, une vraie, avec ce que cela pouvait signifier pour ma vie future ») ; en matière d’amour, Catherine ne remplacera pas Meng Wu ; quant au Québec et à ses habitants…

 

Pauvre Canada

 

Une grande partie du roman est consacrée à dire quel lieu de cauchemar est la Belle Province. En raison, avant tout, de la langue qu’on y parle. Chacun connaît mes réticences, souvent exprimées dans ce blog, à l’égard du pittoresque idiome dont usent les Canadiens francophones. Eh bien, même à mes yeux, Philippe Arseneault va loin. « Je m’émerveillais de ce nouveau (…) langage qu’ils avaient créé sur les ruines du français », dit son narrateur, « des chaînes parlées gauches qu’articulaient des soupirs des hoquets un petit-nègre qui ne se transcrivait même plus en alphabet phonétique ». Et à la théorie il joint l’exemple, déployant dans son récit tous les niveaux du français québécois, depuis le sien, quasi indemne de scories dialectales, jusqu’au pire, tel qu’il s’épanouit dans les ahurissants dialogues : « Je spotte un gars à côté de moi, accoté lui avec. Y était en train de lire pis je le trouvais pas pire cute » ; « J’ai eu une super-idée de start-up. Au début, ç’a été juste un joke avec deux cheums, mais là, ç’a évolvé que c’est un vrai projet d’entreprise » ; « On se dit "tu", OK ? On s’est vus tout nus pis je t’ai fait juter l’os à moelle, ça fait que »…

 

Mais il n’y a pas que la langue… Rien dans sa patrie ne trouve grâce aux yeux de Roé. De l’architecture des établissements scolaires au fonctionnement de la vie politique, tout l’insupporte. Au point qu’on reste rêveur devant tant de hargne, et dubitatif devant l’éloge répété de la Chine en contre-modèle. En même temps, on ne se sent qu’en partie concerné, il faut l’avouer, par ce qui apparaît un peu comme des règlements de comptes entre Québécois – un tantinet bavards comme le sont, à en croire l’impitoyable Roé, les Québécois eux-mêmes (« leur sacrament de caquetage, qui n’arrête jamais… »).

 

Il pourrait bien sûr y avoir quelque chose de rafraîchissant dans cette verve ostensiblement et agressivement incorrecte. « Le Ballet inélégant de Saskatchewanaises hommasses, girondes, peroxydées, syndiquées… » ; « Je n’étais pas une tapette » ; « Dans chaque femme de moins de soixante ans, il y a au moins une chose bandante »… Ni le narrateur ni l’auteur ne se laissent, c’est le moins qu’on puisse dire, impressionner par l’air du temps. Cependant la provocation est quelquefois trop appuyée pour ne pas dépasser un peu les limites de l’ironie – et se faire du même coup moins attractive.

 

Qu’est-ce qui fait qu’on va sans faiblir au bout de l’entreprise, en dépit de son amplitude ? L’aplomb, l’inventivité… L’allant, surtout, d’une écriture qui associe caricature, efficacité nerveuse et lyrisme crânement surécrit. Des « joues saumonées, dont la chute, arrondie et soudaine au niveau du menton, rappelait les vallées de Mars » ; le « bonheur de contempler les sommets de l’autre rive indentant le ciel transparent, semé ici et là de nuages défaits, réticulés comme du sucre filé »… Il l’aime malgré tout, son Canada ! D’ailleurs il n’a pas le choix, c’est un peu la morale de l’histoire (« Un jour, il faudra bien que tu retrouves les tiens, que cela te plaise ou non »). Il l’aimerait quand même mieux sans les Canadiens, évidemment. Mais, sans les Canadiens, que serait ce roman, où l’acrimonie participe du brio ?

 

P. A.

 

(1) 1606-1673, cofondatrice de Montréal, voir ici

 

Illustration : statue de Jeanne Mance à Montréal

(https://www.federationgenealogie.com)

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