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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Sa fille, Claudia Dey, traduit de l’anglais par Fanny Britt (Québec Amérique)

Il faut se méfier des dossiers de presse. Celui de Sa fille, roman de la dramaturge et actrice torontoise Claudia Dey, annonce une œuvre « coup de poing sur l’emprise familiale et la quête d’émancipation », qui « explore l’amour filial, la trahison, la reconstruction et la puissance de la création ». Ça ne donne pas très envie… Et, surtout, ça omet l’essentiel.

 

Ce n’est pas non plus complètement faux, évidemment… Mona, la principale narratrice, est la fille de Paul, écrivain auteur d’un unique grand succès, déjà ancien : Sa fille. Mona est actrice et dramaturge, elle écrit et joue une pièce inspirée par Margot Hemingway, laquelle avait aussi des problèmes de père (et de grand-père). Paul a abandonné Mona et sa sœur Juliet encore enfants ainsi que leur mère Natasha pour Cherry, dont il a eu une autre fille, Eva. Quand il trompe Cherry avec Lee, il se rapproche de Mona. « Je ne sais plus qui de nous deux était le parasite et qui était l’hôte », dit celle-ci. Et elle ajoute : « Pendant ces mois où Paul fréquentait Lee, j’étais aimée de mon père. Privée de son amour, je perdais toutes mes forces ». Mais à embrasser la cause paternelle elle provoque la haine de Cherry et d’Eva, qui ne cessera plus de la poursuivre. Et quand Paul, finalement, se réconcilie avec Cherry, il lui « bloqu[e] l’accès à son monde ».

 

Compulsion et excavation

 

Pourtant, quelques années plus tard, Paul a une nouvelle liaison (Sigrid) et se tourne à nouveau vers Mona. Laquelle se comporte de la même manière que précédemment. Juliet et elle ont « appris à protéger [leur] père alors que lui ne [les] a pas protégées ». Paul est un « fin manipulateur », sachant « oppos[er] les unes aux autres » et « attis[er] les rivalités ».

 

Mona écrit et joue Margot. Elle est enceinte mais perd l’enfant. Elle passe très près du suicide. En parallèle et par fragments elle se souvient de son enfance, de son avortement à quinze ans, de son viol par un metteur en scène, des origines de sa liaison avec Wes, lequel a quitté pour elle Ani, sa meilleure amie. Dans cette histoire où les relations s’entrecroisent et jouent en miroirs, tout obéit aux lois de la répétition. Wes et Mona répètent leurs rôles, les situations reviennent, chacun a, à chaque fois, les mêmes comportements. Margot Hemingway « détestait sa sœur Mariel » comme Eva déteste Mona, celle-ci et son père ont « des personnalités similaires », Paul, compulsivement, « répèt[e] un cycle »… Ce n’est qu’en devenant enfin mère que Mona se libérera de cet univers toxique : « Je ne suis plus une fille rendant visite à son père, auditionnant pour obtenir son amour. Je suis une mère. Je suis l’amour ».

 

Entre début et dénouement, le titre, d’abord celui du livre de Paul, en vient donc à renvoyer à la maternité de sa fille. Et on passe aussi d’une figure d’écrivain à une autre, Mona, à la dernière page, annonçant à son père qu’elle vient d’achever le « roman » dans lequel, nous avait-elle déjà appris, elle s’efforçait d’« excav[er] les parties disloquées de [sa] vie en les réagençant dans une forme nouvelle ».

 

La biche et les oies

 

Tout serait donc en fin de compte exact dans le dossier de presse ? Oui, et non. D’abord, contrairement à ce qu’il laisse entendre, dans l’univers de Paul et de Mona tout le monde est un peu sous « l’emprise » de tout le monde. Eva sent que « Paul l’aim[e] moins, qu’elle [est] sa fille la moins importante, et (…) que Cherry compens[e] les manquements de Paul, comme s’il y avait une balance de l’amour parental ». « C’était Cherry que je souhaitais voir mourir », avoue Mona, et, ma foi, on la comprend, tant est vénéneux ce personnage pour qui « l’amour et la propriété se confond[ent] ». Au fond, c’est peut-être elle qui manipule Paul.

 

Ensuite, pour dépeindre une structure étouffante, Claudia Dey invente une écriture d’une violence terriblement efficace. C’est elle la grande absente du dossier de presse, et c’est elle pourtant qui, dans le roman, parle, installant le lecteur dans une atmosphère qui n’est jamais objet d’analyse ni thème de témoignage idéologisant. Tout réside ici dans le rythme : phrases courtes, juxtaposition, scansions répétitives, paragraphes compacts… Si on ajoute à cela les sautes de temporalité, on obtient un saisissant effet de densité, conflits et réactions imbriqués recomposant parfaitement le piège où se débattent les personnages. Le père en est (peut-être) le centre, mais l’important est le piège lui-même. Les glissements du discours indirect libre, superbement manié, au pur récit avec changement de narrateur ajoutent encore à l’impression d’étouffement. Ils annoncent aussi, bien sûr, qu’on est dans le « roman » écrit par Mona…

 

Cette dernière raconte à sa psy qu’elle a rêvé d’une biche « avec de beaux traits à la Meryl Streep » et « un sexe mâle » (« Je me sentais gênée de parler de sexe avec une psychiatre, alors je m’adressais à ses pieds »). Elle imagine Paul, Cherry et Eva sur l’île qu’ils possèdent et où ils ont une maison. « Les oies s’affol[ent] sans relâche. Elles crient la détresse de Paul ». « Eva et Cherry pass[ent] leurs journées à comploter contre lui », « Eva [fait] le tour de l’île à la nage tel un requin », Cherry « racl[e] la merde verte des oies avec un balai industriel. Paul [est] comme les oies. Leurs excréments oblongs [ont] la couleur de ses yeux »… Comme c’est le cas dans tous les textes où ce sont les façons de parler qui comptent, l’humour, dans cette histoire frénétique et charnelle, ne manque pas non plus.

 

P. A.

 

Illustration : une île au Canada (https://www.les-covoyageurs.com)

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