Eklablog Tous les blogs
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

L’Ami universel, Jean-Hubert Gailliot (L’Olivier)

La première étrangeté, dans un livre qui n’en manque pas, c’est le narrateur : ce nous qui restera jusqu’au bout anonyme, et fondu dans un groupe dont la composition ne se précisera qu’à la fin – en partie. Celui qui parle n’est qu’un des membres de « l’Ami universel ». Qu’est-ce que « l’Ami universel » ? Un ensemble de gens « bénévoles et indépendants », qui ont décidé de se mettre au service des « nécessiteux » d’aujourd’hui : « Ça n’est plus pour du pain ou une pièce de monnaie qu’ils mendient, mais pour recueillir des miettes de notre attention et de notre précieux temps ».

 

Annuaires et roman

 

La généreuse association est vite débordée par le nombre d’« affaires » à traiter : un couple  très angoissé, qui cache dans son armoire toute une panoplie  d’accessoires sado-maso, vient signaler la mystérieuse disparition de ses voisins ; un assureur en retraite autoritaire  et maniaque révèle de troublantes différences entre les exemplaires de l’annuaire téléphonique paru en 1997 ; une femme très  exaltée prétend avoir retrouvé une camarade d’études qui s’obstine à refuser de lui parler ; un adolescent vivant dans la rue ne retrouve plus un certain « Club Mytho », dont il a pourtant bien vu un soir clignoter l’enseigne…

 

Nos amis anonymes écoutent beaucoup, se livrent à des filatures, s’introduisent dans des maisons, explorent des souterrains, compulsent fiévreusement les fameux annuaires, ou un curieux roman peut-être rempli d’informations cryptées, dont le narrateur découvre « par-dessus l’épaule d’un inconnu » un livre de science-fiction dont l’auteur « imagine un roman dans le roman » où il est question d’« une ville infinie et cauchemardesque »… La neutralité et l’indétermination de la première personne du pluriel confèrent une curieuse impression d’automaticité machinique à ce récit où il y  a,  bien sûr, du Kafka, mais aussi un peu de Raymond Roussel : pas tant celui  des « rails en mou de veau » et autres machines à composer des images à partir de dents que celui de La Vue, de La Source ou du Concert, où des vies minuscules foisonnent et se multiplient tandis qu’un observateur impossible s’acharne à décrire minutieusement des activités ou des lieux apparemment dépourvus de sens.

 

Sérendipité et pyjamas

 

Le cœur du roman est peut-être le « lotissement de l’Ancienne Base » (militaire), vaste étendue de pavillons tous identiques surmontés chacun d’un panache de fumée artificiel, dont on ne voit jamais les habitants, et sous lesquels s’étend un réseau de couloirs souterrains sans utilité visible. Ce bizarre quartier est enchâssé dans une ville vaguement helvétique, avec un lac, des restaurants fins, de grands édifices Art déco pourvus de « colonnades » et de « portes rutilantes ». Une ambiance de paranoïa générale plane sur tout cela. Il sera question de sociétés secrètes, de codes, voire d’espions turcs. Les noms des voies et des places paraissent chargés d’allusions (« rue des Athées », « des Apostats », « des Hérétiques », « faubourg des Pas Comptés », « boulevard de la Sérendipité »). Un verre de lunettes, un domino, une moufle, trouvés au détour d’un souterrain, semblent composer « un rébus ». Au fronton d’une villa, une citation latine : Felix qui potuit rerum cognoscere causas, incite, dirait-on, à chercher une cohérence rationnelle derrière l’étrangeté apparente. Mais, comme l’écrit Annelise, « stagiaire » à l’Ami universel, « Nos concitoyens ont parfois l’impression de vivre entourés de fous et de perdre eux-mêmes la raison ». Et la méticuleuse et réjouissante loufoquerie du récit ne fait qu’accentuer, d’une certaine manière, le climat inquiétant qu’il installe aussi.

 

Tout se passe après une « crise » au cours de laquelle « la société [a] déraill[é] en son entier ». Désormais « tout le monde vit à reculons », les seuls commerces prospères étant les magasins de pyjamas, car les gens « se sont repliés au point de ne presque plus quitter leur domicile »… Quand bien des ouvrages déguisent mollement en roman la sociologie, dans celui-ci la fiction sous-tend un discours sociologique possible, mais jamais tenu – on est bien en littérature. Ce puzzle sans modèle, ce labyrinthe sans issue sont l’analogue d’une société souffrant d’une perte fondamentale de sens, où chacun s’invente des obsessions, des activités mécaniquement répétées. À parcourir ce monde absurde, on éprouve une troublante impression de réalité. L’absurde, pris au sérieux, se révèle ici plus convaincant, plus vrai, plus angoissant que les peintures lourdement démonstratives de tant de livres tristement explicites.

 

P. A.

 

Illustration : https://www.swisscommunity.org

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
J
Cher Pierre Ahnne, merci pour cette généreuse lecture de "L'Ami universel", et la forte conclusion de l'article. Bien amicalement, JH Gailliot.
Répondre