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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Corps célestes à la lisière du monde, Jón Kalman Stefánsson, traduit de l’islandais par Éric Boury (Bourgois)

Le Nord, le protestantisme, la Renaissance, l’écriture… Beaucoup de choses pouvaient me plaire dans ce gros livre paru au début du mois de mars. Il fallait simplement trouver le temps de le lire. Presque 500 pages, tout de même… Il est vrai que nous sommes au pays des sagas.

 

Nous sommes en Islande, au tout début du XVIIe siècle. Celui qui parle s’appelle Petur, « pasteur (…) à Brúnisandur, grand érudit ». « Grand voyageur, mais de nature pécheresse », ajoutent certains. Quoique protégé par deux puissants évêques. Sous sa plume, références et citations affluent tout naturellement, mêlant poésie traditionnelle islandaise, littératures latine et grecque, souvent la Bible, parfois Luther, dans un pays qui, avec le royaume du Danemark, auquel il appartient, vient de rejoindre la Réforme. Et à tout cela s’ajoutent les autres nouveautés du siècle, Copernic, Galilée, Kepler, dont, grâce aux correspondants auxquels il s’est lié lors de ses séjours à Copenhague et à Londres, notre narrateur n’ignore rien.

 

« Perdre le fil »

 

En même temps, Petur est le petit-fils probable d’une elfe, et son arrière-grand-père, « fils de montagne, ami du Malin, avait le pouvoir de susciter les tempêtes ». Voilà qui achève de faire de lui l’homme d’une époque qui hésite entre deux mondes (« Que devons-nous croire, les calculs de Copernic ou les Écritures ? »), et d’un lieu où s’y ajoute un troisième, celui des « monstres » et autres « créatures terrifiantes » réputées peupler grottes et océan aux confins extrêmes de la terre.

 

Pourquoi prend-il la plume, dans une longue lettre dont on apprendra en chemin que la destinataire est sa fille secrète ? D’abord pour parler de lui : « Je dois (…) t’en dire plus à mon sujet. Te dire d’où je viens, puis, cela va de soi, t’exposer les liens qui nous unissent ». Cet érudit passionné par les mots se découvrira à cette occasion une passion pour l’écriture, et une fascination pour les pouvoirs qui sont les siens. « La plume pense plus vite que moi », constate-t-il, s’enchantant lui-même des « innombrables récits qui exigent de naître » dans le courant de son texte, au risque de lui faire « perdre le fil » de son propos. Et, il faut l’avouer, malgré les aventures, les violences, les amours, les multiples personnages (table à la fin) qui se pressent et s’enchaînent, le lecteur se lasse parfois un peu de ces tours, détours et virevoltes narratives, traduits de surcroît dans un français souvent quelque peu incertain.

 

On ne discerne que progressivement la construction d’ensemble, qui est remarquable. Le récit se scinde en deux grandes parties : automne 1615, printemps 1616. Entre les deux, un trou noir, que la première de ces parties annonce et dont la seconde racontera les détails et les suites. Ce gouffre narratif, où Petur hésite à plonger mais qu’il affrontera malgré tout, c’est le massacre, par les hommes du bailli local, d’un groupe de pêcheurs espagnols bloqués en Islande par une tempête et accusés de tous les maux. Je vous laisse découvrir comment Petur en vient à y assister, puis comment il sera conduit à le dénoncer, son autobiographie tournant au témoignage (« Je me dois de tout dire »).

 

« L’éternelle pénombre »

 

On est dans un roman historique. Et l’intérêt historique est évident, tant dans le cadre général d’une époque qui bascule vers les temps modernes que dans celui, plus restreint, d’un pays singulier avec ses traditions, ses lumières, ses glaces et (surtout) ses tempêtes. Comme dans tout roman historique, cependant, l’anachronisme a droit de cité et saute aux yeux. Si notre héros, on l’a constaté, est partagé entre des influences contradictoires, celles-ci se résument toutes dans le conflit qui le fait à la fois fils de son temps et du nôtre. Car sa tolérance, sa largeur de vues en matière de mœurs et son ouverture à l’autre (« Suffit-il d’être étranger pour […] mériter d’être tué ? », « La terre est notre maison, elle est la maison du Seigneur, nous sommes tous créés à son image ») ont, comme dit la quatrième de couverture, une « résonance très contemporaine ».

 

Pourtant le roman de Jón Kalman Stefánsson échappe au moins en partie à l’actualisation et à l’idéologisation. C’est que son auteur est, comme son narrateur, un homme honnête et obstiné. Et qu’il n’hésite pas, pour relier vraiment l’époque du second à la sienne, à creuser et explorer entre elles des arrière-plans où la métaphysique s’associe à la poésie. L’autre grand thème du récit, c’est la vérité, dans sa dimension non seulement morale (faut-il la préférer à tout ?) mais philosophique. « Celui qui naît la justice et l’équité chevillées au corps (…), son entendement est dans une certaine mesure plus étroit, si bien qu’il ne comprend pas que la vérité peut tout ensemble être complexe et contradictoire, ni évidente, ni lisible au premier regard ». Pour dire cette impossibilité de toute certitude, où les personnages se débattent, l’écrivain islandais peint un univers livré aux ténèbres. Le jour du grand massacre, « Dieu [a] laissé le diable agir à sa guise et [s’est] lui-même retiré », abandonnant le monde à la confusion des éléments. Tout se déroule sous un déluge au sein duquel les chevaux « se chang[ent] presque eux-mêmes en pluie ». « La pluie dis[sout] le temps, le monde, les lois naturelles », elle est « si drue que toute chose emble étouffer et que l’éternelle pénombre (…) [prend] possession du ciel ». Au cœur sombre de son récit, le romancier fusionne le fantastique, la méditation religieuse, l’Histoire, les éléments de la nature, en un seul et profond désordre. Lequel est authentiquement et tragiquement de toutes les époques.

 

P. A.

 

Illustration : en Islande... (https://pixabay.com)

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