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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Eux deux, Luc Blanvillain (Quidam)

Eux deux, ce sont Basile et Grégoire, coscénaristes vedettes d’une série télévisée fondée sur une idée « d’une confondante simplicité » : « raconter la vie quotidienne d’un duo de scénaristes qui racont[ent] leur vie quotidienne dans une série (…) suivie quotidiennement par des millions de spectateurs ». On a un peu de mal à le croire, mais la série racontant cette série a eu vite fait, elle aussi, d’« enthousiasmer les foules ».

 

Or, Basile, dont on adopte la plupart du temps le point de vue, reçoit un beau matin la visite de la mort, sous les apparences de Jean-Paul Belmondo (pourquoi Belmondo ? cela restera un mystère). L’heure de Basile est venue. Il renâcle, s’indigne, trouve le scénario nul. Bébel-la-mort, qu’on sent cinéphile, est ébranlé. Et fait une offre : « C’est vous qui déciderez (…). Si c’est vous qui mourez. Ou bien si c’est Grégoire ».

 

Faire durer

 

Les deux dispositifs ainsi entrecroisés dès les premières pages impliquent, on le voit, deux logiques narratives, qui se mêlent dans les pages suivantes : celle du va-et-vient et celle du suspens. Elles sous-tendent deux questions : Basile va-t-il ou non mourir ? comment nos deux héros vivront-ils le mois qui les sépare de l’échéance, dans la réalité et dans la fiction qui, pour eux, toujours la double ?

 

Seule compte vraiment, en fait, la première de ces interrogations. Et elle recevra au bout des deux cent cinquante pages une réponse que l’auteur réussit à rendre vraiment et brillamment inattendue. Pour répondre à l’autre, il déplie entre-temps toutes les possibilités virtuelles incluses dans le nœud initial, prévisibles dans leurs multiples retournements, coups de théâtre et jeux de miroirs. Tantôt c’est Basile qui va mourir, tantôt c’est Grégoire. Ce dernier se découvre un fils, Paul, l’autre vit enfin le grand amour avec Doris, la réalisatrice, qui, découvre-t-on opportunément, n’espérait que cela. Bref, chacun, comme on pouvait s’y attendre, n’a jamais été aussi heureux qu’au moment d’en finir peut-être. Le pseudo-Belmondo, lequel apparaît régulièrement mais avec qui chacun peut, à l’occasion, dialoguer « in petto », oriente discrètement les événements. Ceux-ci se répètent dans la fameuse série. Et la narration se laisse contaminer par le genre télévisuel qu’elle met en scène, dont les diverses exigences se ramènent toujours, quoi qu’on en dise, à une seule : faire durer.

 

Satires

 

Certes, l’auteur sait le français, ce qui mérite d’être souligné par les temps qui courent. Il tire des effets d’un comique indéniable de sa maîtrise de la langue (« On ne pouvait pas dire que ça dépotât » ; « L’augmentation de son alcoolémie déclencha chez Grégoire des laïus moins itératifs, mais tout aussi élégiaques »), comme il le fait de son érudition (des « pas valériens », « on était des forces qui vont »…). Tout pourrait être plaisant, l’est parfois, le serait toujours à condition d’être plus rapide, moins visiblement ingénieux, moins systématiquement spirituel. En l’état, on finit toujours, après de réels moments de plaisir, par se lasser un peu. Une série, vous dis-je…

 

Naturellement, on voit l’idée. Elle est même un peu trop visible… Nous sommes dans une double satire. Celle d’un milieu (la télévision, les réseaux sociaux…) et de son langage (« Ce qu’il voulait dire, pour clarifier, c’est qu’on se tapait un plot twist, un reversal ou un game changer pratiquement à chaque épisode. On n’était même plus sur TF1. On sombrait dans l’M6 »). Celle, surtout, d’une société obsédée par le spectacle ou, plus exactement, par l’audience – chacun travaillant à faire de sa vie une histoire destinée aux autres : « Cette série raconte merveilleusement la façon dont [nos] contemporains mettent en scène leur propre existence à l’aide de leur smartphone, ce studio de poche ». (On pourrait étendre la réflexion à d’autres modes d’expression, par exemple, entre autofiction et creative non-fiction, l’écriture…)

 

Grégoire et Basile réalisent le rêve d’une telle société, eux pour qui « les moments [sont] des scènes », « les conversations, des dialogues », et qui vivent, par profession, toute leur existence sur un mode fictionnel. Mais le jeune Paul lui-même a longtemps anticipé et préparé sa première rencontre avec son père, « test[ant] les sanglots », visionnant « les grands films à secrets de famille »…

 

Ces gens se heurtent soudain, en la personne de Belmondo, à plus fort qu’eux. Ils s’aperçoivent qu’ils sont les personnages d’un scénario écrit par quelqu’un d’autre. La mort dans la fiction, l’auteur dans le roman. C’est bien trouvé. Intelligent. Parfois inventif. Profond ?... L’histoire elle-même et son dénouement le rappellent : on ne peut pas tout avoir.

 

P. A.

 

Illustration : Le Professionnel, film de Georges Lautner, 1981 (https://fr.pinterest.com)

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