Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Qui ne connaît Adèle Haenel, l’actrice talentueuse, la militante sincère, passionnée, peu encline aux nuances ?... Voyant arriver un livre d’elle, il faut l’avouer, on s’attend au pire. On se met à le lire quand même et, rapidement, on est déçu… Je veux dire heureusement surpris.
Car c’est une autobiographie avec tout ce que le terme peut impliquer d’authentiquement littéraire. On ne sait pas trop quoi faire de cette mention en couverture : « Avec la collaboration de Gisèle Vienne ». Dans les longs « remerciements » qui closent l’ouvrage, Adèle Haenel mentionne ladite Gisèle Vienne pour « [l’] avoir accompagnée (…) durant cette traversée » ; dans la non moins longue « bibliographie », elle indique que « les spectacles de Gisèle Vienne sont le contexte dans lequel [elle a] réfléchi et pensé l’écriture de ce livre »… Qu’est-ce que cela veut dire, en somme ? On ne sait pas. Considérons donc tout simplement qu’Adèle Haenel, ici, raconte sa vie.
Dispositif
Celle-ci est connue : les débuts à l'écran alors qu'elle est encore enfant ; les abus qu’elle subit alors, révélés plus tard, et valant au réalisateur de ce premier film une condamnation, ce qui fera de l’actrice une figure de proue dans la dénonciation de semblables pratiques dans le monde du cinéma ; son état de sidération et les désordres psychiques qui l’auront accablée entretemps, dont elle émergera au lycée grâce à la philo ; son retour au cinéma, étrangement inversé en moyen de reconquérir une identité que le cinéma précisément lui a fait perdre ; son intervention lors de la cérémonie des Césars en 2020 ; son abandon des écrans pour le théâtre. Elle raconte tout ça.
Est-ce qu’elle le raconte ? La première originalité et la première force de son texte, c’est le dispositif qu’elle met en place. Des scènes ou des scénarios de séquences se succèdent, souvent très drôles dans le genre grinçant. Elles alternent avec, comme en voix off, leur commentaire, lequel n’est pas vraiment un commentaire. Oh, on n’échappe pas toujours aux discours lourdement explicites ni aux grands mots : « Mettre en rapport les films avec leurs contextes de production est une manière passionnante de faire l’analyse de la construction des langages du pouvoir » ; « On peut faire le lien entre la manière dont nous agit une société (…) et la manière dont nous agissent les principes d’une mise en scène »… Sans parler des trente ou quarante dernières pages, où la vitupération démonstrative devient la seule tonalité.
Abstraction ironique
Oublions-les. L’essentiel, c’est-à-dire la majeure partie du texte, se tient à l’articulation entre récit, théâtre et essai, sans jamais basculer d’un côté ou de l’autre de cette pointe pourtant aiguë. De par cet équilibre même, ce que notre autrice a à dire sur son expérience passe avant tout par l’écriture. Écriture de soi, mise en abyme de manière récurrente à travers diverses métaphores – « Je consulte ce souvenir comme on descend aux archives dans les allées des cold cases à la télé » ; « Comme si j’étais dans un logiciel de modélisation 3D je peux à présent zoomer et dézoomer sur cette scène »… Elle zoome, elle dézoome, et joue avec maestria des personnes et des pronoms. Se désignant d’abord comme un « enfant », au masculin, et redoublant ainsi l’expression de son expulsion hors d’elle-même. Puis, pour nous dire la reconquête progressive de son être profond, recourant çà et là et enfin exclusivement au je ou au prénom retrouvé d’Adèle. Cette dialectique des faux et des vrais moi se fait explicite dans un « insert » glaçant et désopilant : « Sur la scène psychique deux elles-mêmes se regardent en chiens de faïence, l’une apathique, l’autre paniquée. Au premier rang, parmi le gratin des invités, se trouve une troisième elle-même, l’ambassadrice de la norme »…
Mais c’est aussi la chair même du texte qui se met toute au service de cette étrange entreprise de récit-analyse. Pour la mener à bien celle qui nous parle invente un ton, une forme singulière d’abstraction ironique qui n’est pas sans rappeler la violence comique d’Elfriede Jelinek : « La vraie-vérité du réalisateur devient alors le doudou de l’enfant, son radeau de survie théorique pour repousser la certitude cauchemardesque que l’opprobre et le rejet social l’attendent de l’autre côté "si ça se sait" » ; « De la bouche du garçon sortent de nouvelles vraies-vérités, des évidences tellement évidentes, si pesamment incontestables qu’elles coulent la nature naturelle dans du béton armé ».
Et puis, il y a le sens des formules : « Se construire une famille de poussière dans un décor de carton-pâte pour y jouer à l’enfant parfait », « Je me suis mise à interroger mon corps à la manière d’une carotte géologique »…
C’est tout cela qui rend Adèle Haenel audible et convaincante, dans son exploration du processus d’emprise comme dans la description minutieuse de sa libération progressive. Qu’écrira-t-elle d’autre ensuite ? Il est bien difficile de le dire. Écrira-t-elle-même autre chose ?... Elle devrait.
P. A.
Illustration : photo du film d'Ingmar Bergman Fanny et Alexandre (1982)
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