Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Migrants, biens spoliés, évasion fiscale, pandémie, ce n’est pas parce qu’elle aborde des sujets actuels qu’elle est moderne. Ni même parce qu’elle le fait sans le moindre souci d’intrigue ou de personnages : dans ce roman publié en Allemagne par la grande écrivaine autrichienne en 2022, le premier depuis des années, la modernité, irréfutable, est ailleurs.
Telle qu’elle se conçoit dans l’histoire de la littérature romanesque depuis Flaubert, on pourrait sans doute la résumer ainsi : ne pas représenter le monde, mais élaborer une logique textuelle qui soit l’analogue de la sienne. Ici, cette logique est celle des flux de flux. Des enchaînements de mots se coupent et se croisent pour former des entrelacements plus complexes, courant tout au long de l’ouvrage, découpé en courts blocs compacts pourtant reliés les uns aux autres. Et cette structure fait écho à celle d’un monde fait de flux ininterrompus, noués et disjoints en une circulation permanente.
Mécanique des flux
Flux d’argent, d’abord. C’est le point de départ : un contrôle fiscal au domicile de l’autrice en Allemagne, la fouille de son appartement et l’examen des documents qu’il contenait ont été l’élément déclencheur du récit, qui apparaît comme un dialogue entre sa voix et celles d’enquêteurs anonymes. Il y est question de fraude fiscale, de mouvement des capitaux, de paradis off-shore… « Pour quelle raison aurais-je donc mon siège social in Austria ou Germany si dans un autre pays je pouvais disposer d’un siège plus confortable, avec coussin et mécanisme d’ajustage ?... »
« Oui, je parle d’argent, je ne parle de rien d’autre même lorsque je parle d’autre chose », assène-t-elle. Pourtant le virus également circule, ce virus « qui [s’est] déclaré quelques mois auparavant chez un animal innocent ne se doutant de rien ». Et, par association, on glisse à la circulation des corps : ceux des migrants (« Ailleurs, on ne veut pas d’une personne venue d’ailleurs. En revanche, on voudrait la voir ailleurs, mais seulement pour pouvoir la renvoyer de là aussi »), rappelant ceux des juifs jadis acheminés vers le lieu de leur extermination, dans des pays où le passé n’est jamais complètement passé (« Où que l’on regarde, il n’y a que des criminels. Il suffit de gratter un peu le sol pour que quelqu’un se mette à ricaner sans qu’on le voie, comme si on l’avait chatouillé »).
Ce monde actuel est aussi celui de l’écoulement incessant du langage et des signes. Le texte d’Elfriede Jelinek est un fleuve charriant citations d’auteurs, publicités, fragments d’articles de journaux, proverbes, dans un pêle-mêle systématique et ravageur où se mêlent la Bible, Max et Moritz, Heidegger, les lieder, le romantisme allemand… À quoi elle-même ajoute, en post-scriptum, Camus, Nietzsche, Freud et Thomas Piketty.
« Suis-je moi ? »
Un tel texte pose, bien sûr, la question de la lisibilité. De Joyce à Guyotat, elle hante la modernité romanesque. Mais la lisibilité n’est jamais qu’une façon de lire. Ici, il s’agit de trouver le bon rythme, et de se laisser porter par le flot, où les incessants jeux de mots servent de connecteurs-commutateurs permettant de basculer d’un courant à l’autre. Par exemple : « Il faut que ça sorte, encore et toujours, je suis une propagatrice de germes et gagnerais à rester chez moi, et c’est ce que je fais en écrivant cela. Là, je suis à mon aise. L’argent aussi reste là, nous pouvons nous passer des gens, et moins il y en a, plus nous les aimons. L’État le sait et il a pris des mesures pour les maintenir à distance. Nous les avons déjà placés dans les trains, mis dans des tombes, transportés à l’auberge, car la dernière auberge est sans berger ».
Si l’humour joue donc ici un rôle essentiel, l’ironie est aussi constamment présente dans un texte qui – autre trait de la modernité – décrit en permanence son propre fonctionnement. « Chaque parole que je prononce maintient une distance de sécurité, mais le mot suivant se profile déjà, se précipite, souvent sans respecter la distance requise », résume celle qui nous parle, et, sans se cacher de le faire en son nom, est consciente de transgresser par là même les limites de la stricte identité : « Suis-je moi ? Qui dit cela, je vous prie ? Je ne suis pas une autre, mais je ne suis pas moi non plus, je ne suis pas plus que quelqu’une autre… » Et de devancer les critiques (« Qui peut donc lire cela ? ») : « Mais voyons, rien n’empêche d’y jeter un coup d’œil, même si on n’aime pas lire ! »
On pourrait voir dans ce livre un paradoxal autoportrait, sans concession ni indulgence : « Je serais prête à participer au championnat du monde des lamentations » ; « Moi, moi, moi, voilà ce que je ne cesse de scander à ma grande honte »… L’autrice de La Pianiste y revient allusivement sur son enfance dans sa « chère ville natale » de Vienne – « le huitième arrondissement (…) où j’ai grandi, où je suis chez moi sans même y résider ». Mais elle ne déroge pas à la règle de fonctionnement qu’elle a choisie, et s’inscrit elle-même, « pour la première fois », souligne la quatrième de couverture, dans le flux des Jelinek, et dans la partie juive de sa famille, exilée ou assassinée par le nazisme. Évoquant son grand-père (« Il ne voulait aller nulle part, ni ici, ni là-bas […], il faisait le difficile »), sa tante, son père lui-même… Et de conclure : « Ma race est impure, je sais que je n’ai ma place nulle part, et plusieurs parts assemblées ne suffisent pas à former un tout cohérent, mais ma race n’en devient pas plus pure pour autant, je suis désolée, je ne vais pas pouvoir me raccommoder ».
P. A.
Illustration : Fabienne Verdier, Horizon Scape, 2015 (https://www.galerie-lelong.com)