Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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On croit d’abord être dans un western. Certains détails en particulier pourraient nous confirmer dans cette idée : un article de journal donnant les « douze règles pour écrire un roman d’aventures au Far West » ; un journaliste comparant, dans un autre article, une locomotive au « coyote de la prairie qui pousse son étrange cri » ; une héroïne terminant sa vie comme ouvreuse dans un cinéma de San Francisco…
Par ailleurs, violence, nature brute, alcool, tous les ingrédients du genre cinématographique majeur sont là. Une ville minière dans le Montana. Le sinistre et pieux gérant de la mine principale fait venir de l’Est, en vue mariage, une certaine Polly Gillespie. Chez le photographe, celle-ci croise Tom Rourke, qui lui sert d’assistant. Coup de foudre. Liaison clandestine. Rapidement, les amants ourdissent un plan audacieux : fuir ensemble vers la côte Ouest après avoir mis le feu à la pension où loge Tom et dérobé l’argent de sa propriétaire. Aussitôt dit, aussitôt fait. Mais trois « tueurs cornouaillais » sont lancés à leur poursuite entre Montana et Idaho. L’un d’eux les surprend dans la forêt. Coup de chance, il meurt d’apoplexie en assistant aux ébats auxquels il leur avait ordonné de se livrer sous ses yeux. Cependant on sait bien que, dans ce genre d’histoires, le facteur sonne toujours deux fois.
« Refrain sombre »
« La nuit dans le territoire s’écoul[e] (…), telle une douce musique mélancolique » ; « les membres blancs des bouleaux » se dessinent dans l’obscurité ; le vent « chant[e] sa mélodie méchante et geignarde »… Cabane dans les bois, fatalité, poursuite, rien ne manque. Pourtant la quasi-absence d’armes à feu, la date (1891), d’autres indices encore indiquent un léger décalage, et qu’on est déjà dans une Amérique d’après l’épopée. Certes, « toutes les routes sont encore ouvertes ». Mais certains ont déjà compris que l’idée selon laquelle, « dans ce pays », chacun a pour « droit » et pour « destin » d’être heureux, « c’est rien que de la connerie ». D’ailleurs, la ville, brutale, agitée, imbibée d’alcool et de nostalgie, est au moins aussi présente que les grands espaces – « beuglements des petits crieurs de journaux et crissements de trains (…), bourdonnement des bars et gargotes en plein coup de feu ».
Et puis Kevin Barry n’est pas né (en 1969) à Limerick pour rien. La majorité de ceux qu’il met en scène, chassés là par la misère et la famine, viennent du « vieux pays » irlandais. Tom Rourke, comme son nom l’indique, en fait partie, qui arrondit ses fins de mois en composant dans les bars, à la demande, des ballades sur divers sujets. Les Irlandais, c’est bien connu, entretiennent facilement une « familiarité avec la mort ». « Source sans fin de fascination larmoyante pour eux-mêmes », ils « exhibent leurs histoires et leurs tribulations dans des versions circulaires et controversées », « toujours avec un refrain sombre ».
« Monde entre les mondes »
De fait, tout le roman est emporté par une forme de lyrisme celtique. On le sent bien dans la remarquable traduction de Carine Chichereau. Le style, accumulatif et faussement sec, prend facilement le rythme et le phrasé de la ballade. Et l’usage d’un point de vue interne toujours près de basculer dans le monologue intérieur installe une parole sans cesse sur le point de se faire poème ou chanson. Le tout déjoué par l’ironie, jamais bien loin. Ainsi, Polly, s’adressant à elle-même dans des circonstances dramatiques : « Tu gis ligotée dans une cabane de chasse (…) à te faire engraisser comme un veau par un tueur cornouaillais sans doute à l’équilibre mental extrêmement douteux et le vent se lève au-dehors pour t’offrir ses contes nonchalants »…
Ne nous y trompons pourtant pas : nous sommes dans une histoire d’amour fou. Polly « crèv[e] (…) d’amour » pour Tom ; leurs yeux « brill[ent] de l’éclat de l’amour à mort » ; la nuit, dans la forêt, leur étreinte « brutale et animale (…) les arrach[e] complètement à eux-mêmes. « C’est le destin » qui les mène, ils agissent « sous l’influence de la lune et des marées ». Tout cela ne peut finir qu’en une « mort par amour ».
Et cette passion est là tout de suite, sans explications laborieuses, pour ainsi dire d’un seul bloc. Si le récit, avec son voyage à travers les forêts, les personnages étranges qu’on y rencontre et les champignons d’un genre particulier qu’on y déguste, prend parfois des allures de conte initiatique, c’est un leurre : pas d’initiation, ici, mais la présence directe d’un au-delà derrière les choses. Nos deux amants découvrent « très vite » qu’ils peuvent « communiquer sans se parler ». Ils perçoivent les signes annonciateurs de leur avenir, dialoguent « avec ces esprits qu’on trouve tout au bout de la nuit ». Ils s’acheminent vers un « lieu inconnu », « un monde entre les mondes », « un recoin qui précèd[e] ce monde et le temps ». Ils s’y retrouveront, par-delà la mort de l’un d’eux, « aussi souvent qu’ils en [auront] besoin ».
Au-delà des apparences il existe donc un autre endroit, toujours proche et toujours ouvert. Sans jamais imposer lourdement sa présence, Kevin Barry le laisse se déployer à l’arrière-plan de son récit. Ce roman d’amour et d’aventures y puise une âpreté, une poésie qui vont au-delà du romanesque, qu’il soit ou non cinématographique.
P. A.
Illustration : la ville fantôme de Bannack, dans le Montana (https://fr.wikipedia.org)