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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Lundi, c’est loin, Oisín McKerra, traduit de l’anglais par Olivier Deparis (L’Olivier)

Il y a deux héros dans le premier roman d’Oisín McKerra, jeune auteur irlandais qui vit à Londres. Le premier, c’est Londres, justement. Le Londres de 2019, où tout le monde parle d’une baleine venue se coincer dans la Tamise, et où les journaux titrent : « Brexit, le foutoir de Theresa May ». Le second héros est un groupe, défini par des données socio-culturelles et un âge communs. Ces trentenaires ont quitté leur province d’origine pour la capitale, sont, pour la plupart, gays (dans le roman, on dit plutôt « queer »), espèrent en Jeremy Corbin et pratiquent naturellement la défonce – Evenings and Weekends, dit le titre original.

 

Pour l’une comme pour l’autre de ces deux thématiques élevées au rang d’acteurs de la fiction à part entière, on n’a pas les codes. En ce qui me concerne du moins j’avoue ne pas savoir vraiment de quoi on parle quand on évoque Kingsland, High Street, Ridley Road ou « le Curve Garden ». Et ne le savoir que très vaguement lorsqu’il s’agit de Stevie Nicks, Lana Del Rey, Pat Butcher, Paris Hilton – ou du « célèbre clip des Spice Girls ». Mais ce n’est pas gênant. On se contente d’autant plus volontiers d’un chatoyant défilé de noms exotiques qu’on comprend parfaitement de quoi il s’agit pour de bon.

 

La métaphore de la baleine

 

Il s’agit d’une ville en été, maelstrom d’énergie déchaînée par la canicule : « Chacun est sur le qui-vive et se prépare à quelque chose d’énorme ». Évoquer, comme le fait un critique irlandais, « l’héritage de Joyce » est un peu exagéré, mais il est vrai qu’Oisín McKerra sait mettre en musique la rumeur et le remuement incessant de la foule urbaine (« Partout dans la rue, les piétons se jettent devant les voitures (…). Partout dans la rue, on demande de l’argent, à manger, des cigarettes, des boissons énergisantes. Partout dans la rue, on achète des extensions capillaires, des chargeurs de téléphone, des cartes SIM, des baklavas… »).

 

À la fin du livre, hommage au maître ou ambition affirmée, Dublin surgit, telle une autre capitale fantôme. Rosaleen, mère d’un des principaux personnages, y retourne après avoir fui, des années plus tôt, son ambiance catho-répressive. Elle veut revoir son pays natal avant de mourir. Car Rosaleen a un cancer. Elle voudrait le dire à Phil, son fils préféré, mais n’y arrive pas.

 

Phil, le premier de la famille à avoir fréquenté la fac, vit en colocation dans un ancien entrepôt. Il est amoureux de Keith, mais « son corps et son esprit (…) se ferment au voisinage des sentiments vifs et profonds. Confrontés à un élément sexy, inconnu, terrifiant, désirable, ils s’attachent à le rejeter ».

 

Maggie, la meilleure amie de Phil depuis leur enfance commune à Basildon (Essex), est venue faire une école d’art et est tombée sous le charme de Londres. Cependant elle s’apprête à le quitter avec Ed, son compagnon, parce qu’elle est enceinte et commence à avoir « besoin de sécurité ». Elle sait, pour le cancer de Rosaleen. Mais elle ne parvient pas non plus à rien dire à Phil, car elle est perturbée d’apprendre que lui-même a quelque chose à lui révéler à propos d’Ed.

 

Ed est rongé par de vieilles culpabilités récemment ranimées : il lui est arrivé, il lui arrive encore d’aller « rôder dans les toilettes de la gare ». En effet, il est « flou. Y compris pour lui-même. Ses contours sont vagues ». Tous, d’ailleurs, dans le groupe, sont un peu dans le flou. Ils sont à un moment de bascule, la fin de leur jeunesse approche, la question se pose de savoir ce qu’ils vont vraiment faire de leur vie. Et les plus réfléchis sont également conscients de vivre le sommet d’une période historique, « les derniers jours de Rome », « le déclin de l’Occident » ou « la montée insidieuse du fascisme ». La baleine dans la Tamise est, à l’évidence, une métaphore, même si, comme toutes les bonnes métaphores, elle reste obscure.

 

Être, parler, penser

 

Le roman aussi s’achemine vers un sommet : une grande fête au cours de laquelle les deux secrets, contrairement à ce qu’on attendait, ne seront pas révélés aux intéressés, mais où, plus habilement, les conditions de leur révélation vont se mettre en place – préparant le dénouement d’une double crise. L’apaisement final viendra mettre fin à un entrelacs de rencontres insatisfaisantes et de rendez-vous déceptifs, qui est aussi et d’abord un entrelacs de voix. Le grand point fort étant ici qu’elles restent avant tout des voix intérieures. Paradoxalement, ce roman choral, où le premier rôle est tenu par un lieu et où chacun des personnages tend désespérément à sortir de soi, est d’abord un roman de l’intime au sens le plus étymologique du mot.

 

Chacun est en proie à sa contradiction, et elle se déploie pour chacun grâce à un art de la focalisation déjà, chez ce primo-romancier, virtuose. L’usage du point de vue interne passant d’un personnage à l’autre, toujours à la limite du surplomb omniscient, offre un exemple frappant des pouvoirs d’une technique bien maîtrisée : personne ne pense, au fond, comme pensent ces gens-là ; pourtant cette reconstruction purement littéraire de la vie intérieure produit un saisissant effet de réalité.

 

C’est cet effet qui nous captive, et c’est de lui que naît l’émotion. Dans les dernières pages, elle se fait un peu pesante. On aurait souhaité que les innombrables premiers lecteurs remerciés en fin de volume aient conseillé à notre auteur de rester un peu plus cruel. Mais la cruauté, dans les neuf dixièmes du livre, est là, parfaitement dosée, de manière à rester un amplificateur d’empathie. Et à contribuer au portrait de très beaux personnages, toutes générations confondues (mention spéciale aux parents de Phil). Sans spectaculaire, sans violence, sans drame, tous nous attachent non par ce qu’ils font, mais par ce qu’ils sont. Que dire de mieux ?

 

P. A.

 

Illustration : Camden High Street (https://www.partir-a-londres.com)

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