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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Le ciel a disparu, Alain Blottière (Gallimard)

À sa manière, tranquille, élégante et discrète, Alain Blottière est peut-être l’inventeur d’une tonalité littéraire spécifique, qu’on pourrait appeler le poético-politique. Dans l’œuvre de cet auteur au lyrisme retenu, à l’imaginaire visuel intense, qui, dans l’entretien (1) accordé à ce blog, expliquait avoir écrit son premier roman dans l’idée que sa publication lui permettrait de faire connaître ses poèmes, les soubresauts du monde et de l’Histoire sont, en effet, toujours un thème central. Dans Le Tombeau de Tommy (2), on assistait au tournage d’un film consacré au jeune héros de la Résistance Thomas Elek. Rêveurs (3) avait pour toile de fond la révolution égyptienne. Comment Baptiste est mort (4) racontait l’histoire d’un adolescent enlevé par des islamistes. Quant à Azur noir (5), si l’on y croisait Verlaine et Rimbaud, le scénario d’un anéantissement prochain de la planète se profilait aussi en arrière-plan des dernières pages.

 

« Pas une mauvaise idée »

 

Ce dernier motif est au cœur de ce roman-ci, qui porte presque un titre de science-fiction. Comme souvent chez Blottière, la narration avance en alternance sur deux plans parallèles. D’un côté, nous avons le récit rétrospectif qu’Ayann rédige la veille du jour où doit aboutir le projet qu’il poursuit depuis plusieurs mois : assassiner Elon Musk. Ayann est un vieil écrivain fortuné, qui, comme l’auteur lui-même, partage son temps entre Paris et une oasis égyptienne où il retrouve son « petit-fils d’adoption », un adolescent surnommé Liki. Un soir de 2026, voyant, dans le ciel du désert, surgir « ces damnés satellites Starlink en orbite basse », Ayann a conçu l’idée « de tuer l’homme qui profanait le ciel », étant possédé par « cette idée folle (…) : pour survivre, l’humanité doit s’installer sur une autre planète ». Starlink, catastrophe écologique, est en effet « le moyen de financer la conquête de Mars ».

 

On lit, fondée sur des recherches qu’on devine minutieuses, la description détaillée du projet muskien « destiné à rendre la Terre invivable pour l’homme et à financer son plan de déménagement », et on en vient presque à se dire, comme l’un des personnages, que, décidément, « éliminer ce dément n’[est] pas une mauvaise idée ». D’ailleurs, c’est l’amour qui motive Ayann, celui qu’il éprouve pour Liki, destiné à vivre dans un monde saccagé, confondu, « dans un élan aussi mystique que sensuel », avec « celui des ciels et lumières de la nuit ».

 

On suit donc avec sympathie les étapes d’un plan soigneusement ourdi. La bombe et le poison écartés, le plus sûr semble de « prendre le contrôle à distance du pilote automatique » de la Tesla utilisée par le milliardaire. Avec la complicité d’un hackeur un peu fou, la chose se concrétise… jusqu’à la veille, donc, du dénouement (dont je ne dirai rien), qui est aussi le jour où Ayann rédige son récit. Liki, devenu entre-temps un peintre célèbre, découvre, lit et commente à mesure pour nous ledit récit après la mort de son auteur, des années plus tard.

 

Romans et roman

 

Il y a là trois romans sinon quatre, et autant de conceptions du romanesque. Le thriller suit son cours, efficace, précis, mêlé d’un brin d’anticipation dystopique. S’y entrelace un récit teinté d’autobiographie, où notre auteur exprime son amour de l’Égypte, de ses habitants, de sa nature, et esquisse un autoportrait ironique en écrivain peu satisfait de son époque. Ce n’est pas tout : dans ce double roman où deux voix se répondent, une histoire d’amours adolescentes vient se nicher. Ayann invite dans son oasis son amie et conseillère Marie, laquelle est accompagnée de Jade, sa fille de seize ans. Coup de foudre entre les deux jeunes gens. « J’ai vu deux femmes paraître », raconte Liki, « cheveux de miel, yeux de lavande, corps de gazelle, aurait dit un mauvais poète, mais c’était vrai ». Cet épisode plein de fraîcheur et de charme n’est pas seulement un épisode : Jade et Liki, jeunes vivants, beaux, mais héritiers désignés d’un avenir formaté par Musk, incitent par leur seule présence Ayann à agir. Dans un jeu poétique et subtil, avec, en filigrane, des siècles de littérature lyrique, la découverte émerveillée du corps féminin vient répondre à la contemplation émue du ciel étoilé. Cette facette supplémentaire contribuant de surcroît au dialogue qu’entretiennent, au fil de l’intrigue, les différents niveaux de représentation.

 

Car le texte du roman dans ce qu’il a de plus évidemment romanesque alterne, nous l’avons dit, avec son commentaire après-coup : « Le récit d’Ayann me touche au plus profond, mais il m’étonne aussi » ; « Je n’oublie pas qu’il était avant tout (…) un écrivain. Autrement dit, que sa plume pouvait facilement dépasser sa pensée » ; « Je ne sais s’il était sincère, ou… ». Mais si Ayann, comme il l’insinue lui-même, parvenu « au troisième âge où l’on n’a plus beaucoup d’imagination », cherchait à achever son œuvre « pour de bon » en l’« incarnant dans le réel » ? Si tuer Elon Musk « n’était qu’une idée de roman » ? Si le roman d’Ayann, en somme, était… un roman ?

 

Sans compter que Liki peint. Et que peint-il ? « Des décors inventés (…) emplis de personnages qui n’ont rien d’humain ». Certes. Mais aussi un paysage nocturne, « immense tourbillon sur fond bleu sombre dont chaque point rose, or, rouge, jaune, semble s’éteindre derrière un voile gris ». Cela s’intitule : Le ciel a disparu.

 

Le titre du tableau de Liki, renvoyant à la malfaisance de Musk et au projet d’Ayann, est aussi celui du roman de Blottière... Brillant, c’est le cas de le dire. Et qui démontre que le souci de l’urgence la plus politique peut s’associer au lyrisme amoureux et au sentiment de la nature pour articuler une authentique réflexion sur l’art de la représentation et les pouvoirs de l’écriture.

 

P. A.

 

(1) Voir ici

(2) Gallimard, 2009

(3) Gallimard 2012

(4) Galllimard, 2016, voir ici

(5) Gallimard 2020, voir ici

 

Illustration : Jean Lurçat, Conquête de l'espace (1960), détail (https://fr.pinterest.com)

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