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Les personnages de Maryline Desbiolles sont des personnages en mouvement. Ils courent, comme l’héroïne de L’Agrafe (1), qui sillonne les collines de l’arrière-pays niçois. Que fuient-ils ? Le passé. Un passé, comme cette héroïne, de racisme et de mise à l’écart, ou, comme les ouvrières d’Il n’y aura pas de sang versé (2), d’exploitation et de patriarcat. Mais en même temps un autre passé, individuel, ayant ses racines dans l’enfance, les porte et les aide à sortir d’elles-mêmes, entraînées par une écriture fluide et galopante.
Cette double thématique du passé ambivalent et de la sortie de soi libératrice est peut-être plus présente que jamais dans Rose la nuit. Si elle y est traitée d’une façon décalée et nouvelle, l’étrange distorsion qu’elle y subit la rend d’autant plus radicale.
« Un long ruban de phrase qui sortirait de ma bouche »
Qui parle ? Cette question classique de l’analyse textuelle vient tout de suite à l’esprit à la lecture de ce nouveau « roman ». Celle qui s’y exprime est d’abord, bien sûr, la première narratrice, très semblable à l’autrice, qui, au début, égrène ses souvenirs en rapport avec le prénom Rose (« Je joue à saute-mouton (…). Je saute par-dessus les Rose que j’ai connues et même celles que je n’ai pas connues »). Sans doute est-ce elle aussi qui publie une annonce dans Libération : « Écrivaine cherche personne se prénommant Rose pour l’écriture d’un roman ». À la suite de quoi, nous dit-elle, elle « rencontre sept Rose ». Cependant, très vite, c’en est une huitième, peut-être croisée un soir à l’hôpital, qui prend la parole. Cette Rose-là vit dans la rue, où elle vient d’être agressée. Elle sourit « de se retrouver dans un lit » et, pour y rester le plus longtemps possible, entreprend, « Shéhérazade d’une nuit », de raconter sa vie « à l’infirmière, puis à celle qui prendr[a] la relève, aux aides-soignantes … »
Sa vie ? Ou, toujours à la première personne, celle des sept autres Rose et d’autres encore ? Venues d’Italie, du Nigéria, de partout, les Rose de Rose naviguent entre métiers, destins, lieux – Menton, le Var, la région parisienne, la Tunisie… « J’aimerais tout te dire en même temps », dit la Rose qui nous parle. « Une longue phrase, un long ruban de phrase (…) qui sortirait de ma bouche, se déploierait souplement dans les airs ».
« Nous nous sentions très dispersés »
Le mouvement cher aux héroïnes de Maryline Desbiolles est ici glissement irrésistible d’une histoire à l’autre, d’une vie à l’autre, d’une Rose à une autre Rose. Que l’image d’un « cheval noir avec une tache sur le front » traverse tôt ou tard le récit de chacune de ces vies n’est pas un hasard. D’autres motifs récurrents les lient. Ces existences qui finissent toutes plus ou moins dans la misère, sans être les mêmes, se ressemblent. Elles sont chaotiques, pleines de hauts, de bas, d’aventures et de mésaventures : « [Ma mère] prend le bateau (…) jusqu’à Tunis. Elle ne trouve pas son amie. Elle apprend que son amie est devenue folle » ; « J’aime beaucoup mon travail, la directrice de l’école et son équipe. En 75, ma mère se suicide »…
Ce sont des vies de travail, issues de lignées de travailleurs ayant « construit des villages (…) agrippés aux rochers », tendu « des ponts suspendus au-dessus des précipices ». Vies modestes, « à la manque » plutôt qu’« à la riche », pour reprendre les mots d’Il n’y aura pas de sang versé. Seulement le manque, chez Maryline Desbiolles, prend un sens souvent positif : le manque, c’est le désir, « le désir farouche (…). De galoper ? D’aller avec le vent ? ». Source d’une intarissable énergie, il est synonyme de joie, mais porte aussi le danger d’atteindre les limites de soi-même et de basculer dans une forme de folie.
« On s’est installés dans la maison d’Auvare, commune rurale à l’habitat très dispersé. Nous aussi, nous nous sentions très dispersés ». Ainsi s’exprime l’une des Rose entre lesquelles la similitude et la différence des prénoms (Rose-Marie, Rosina, Rosette…) crée une proximité ambiguë. Ce dispositif narratif où chaque vie glisse dans ou sous une autre vie soulève de manière insidieuse la question de l’identité : qui parle, et à qui ? qui parle quand quelqu’un parle ? Phrases longues, phrases brèves, tonalité alternativement soutenue et familière, l’écriture, sans chercher à reproduire l’oralité, la recrée. Elle fabrique une voix tissée de mille voix. Faisant par là entendre la solidarité entre les exploitées et les rebelles, tout en composant une belle mise en abyme de l’imaginaire romanesque au travail.
P. A.
(1) Sabine Wespieser, 2024, voir ici
(2) Sabine Wespieser, 2023, voir ici
Illustration : https://www.declina.com