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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Comment ça va, Màmma ? Pierre Kretz (La Nuée bleue)

La déclaration d’amour à la mère est un genre bien délicat. Il y a les chefs-d’œuvre (Albert Cohen, Charles-Louis Philippe…) et il y a… le reste, qui consiste aujourd’hui en un flux toujours grossissant d’ouvrages où se mêlent souvent le sentimentalisme et la sociologie de Prisunic. Sans prétendre rivaliser avec les premiers, Pierre Kretz, disons-le tout de suite, se tient très loin au-dessus des seconds.

 

Son livre, au titre discutable mais qui va droit au but, a d’emblée l’essentiel : le bon ton. L’homme a déjà parlé de son enfance villageoise, en particulier dans Quand j’étais petit, j’étais catholique (1), petite merveille de comique et de finesse dans la peinture d’une région aimée. On retrouve ici le même humour, assurant un parfait équilibre avec la tendresse, jamais mièvre. Le tout enveloppé dans les rythmes et la familiarité d’une conversation courante ponctuée de mots alsaciens – « Ah la vie quand même, Màmma, elle réserve toujours des surprises, gall ? »

 

« Que ferions-nous si on ne t’avait pas ? »

 

Car, bien sûr, l’Alsace n’est pas absente non plus de ce nouveau récit. On retrouve le village quelque part du côté de Sélestat, le père instituteur, le dialecte comme seule langue parlée dans la famille. « Tu ne trouves pas bizarre de me lire dans une langue que nous n’avons jamais parlée ensemble ? » demande le narrateur dans cette longue lettre à sa mère.  D’un côté, une « vieille langue » qu’il faut « aimer » et « caresser », langue doublement maternelle, ancrée dans la mémoire et dans le corps ; de l’autre, la langue de l’école, du père, qui est aussi, par l’effet de l’Histoire, langue de l’écriture.

 

Cependant si la mère est ici omniprésente ce n’est pas seulement à travers les phrases ou les expressions alsaciennes, ni même par une tonalité mimant celle des discussions que le fils avait avec elle dans la cuisine familiale pendant l’essuyage de la vaisselle. On sent sa présence dans la substance même du texte, laquelle réside pour une grande part dans sa construction. Peut-on centrer un texte qui parle de la mère ? « Je veux te parler d’une chose, j’ouvre une porte, et hop je tombe sur un objet du passé et j’oublie ce dont je voulais te parler ». Le hasard et le désordre revendiqués cachent pourtant ici une organisation d’autant plus rigoureuse qu’elle est presque imperceptible. Il n’y a pas un, mais plusieurs centres, auxquels on revient ou qui reviennent eux-mêmes, comme autant de refrains scandant le texte : ainsi de l’image de la valise, métaphore de la « langue perdue » (2) ; du récit d’un aveu d’athéisme en plein déjeuner dominical ; de la phrase récurrente de la mère, « Que ferions-nous si on ne t’avait pas ? » (« Wàs  date m’r màcha, wann m’r dich net hatta ? »).

 

« Hop je suis arrivé »

 

Cependant les vrais centres, qui apparaissent comme tels à mesure que la narration se resserre sur eux, sont au nombre de deux : il y a d’une part la mort accidentelle, peu après la naissance du narrateur, d’un frère encore très jeune lui-même, Georges (« Georgela, unser Georgela ») ; et il y a les abus commis par un professeur de piano alors que celui qui nous parle avait une douzaine d’années (« Mais pourquoi il fait ça, C’est comme ça qu’on enseigne le piano à Paris ? »).

 

Deux trous noirs où s’enfouissent des choses qui n’ont jamais pu être dites. « Stop, il faut que tu la racontes, celle-là, à ta Màmma », s’exhorte l’auteur-narrateur, « avant tu ne pouvais pas parce qu’avant on ne parlait pas beaucoup, mais maintenant il y a des choses qui ont changé ». Ce qui sera raconté, c’est la chute des résultats scolaires, les douleurs inexplicables à l’estomac, le silence des adultes, d’une part ; et, quant à l’autre sujet, l’incapacité de jamais avouer son empathie à une mère que l’enfant ou l’adolescent savait pourtant inconsolable et sans cesse en proie à la culpabilité de n’avoir pu sauver l’enfant disparu.

 

Écrire à sa mère, c’est toujours écrire sur soi. Le détour par elle permet même précisément de dire ce qui était resté, pour parler comme Lacan, en souffrance. Pierre Kretz a beau exprimer plusieurs fois sa méfiance vis-à-vis de la psychanalyse, celle-ci aurait à l’évidence beaucoup à dire à son tour de cette lettre enfin parvenue à destination. Elle aurait de quoi faire, c’est sûr, avec l’élément déclencheur du récit, et la manière dont le titre d’un film de Chantal Ackermann ramène dans l’esprit du narrateur, à deux lettres près, le nom de jeune fille de sa mère, Jeanne Dillmann ; avec la culpabilité instillée par la fameuse phrase (« Que ferions-nous… »), venant réactiver la culpabilité causée par le décès du frère ; avec l’« erreur de calcul » faisant de notre auteur, après un autre  frère  et une sœur plus âgés, à la fois le troisième et la quatrième enfant de la famille – qui plus est, ni désiré ni attendu (« Papa et toi aviez déjà vendu le petit lit de Georges et son landau […]. Et c’est là que moi, hop je suis arrivé sans prévenir, et il a fallu tout racheter »).

 

Sans compter le remplacement inverse opéré par l’enfant, qui, en imagination, faisait de Georges une sorte de double réalisant pour lui son rêve de devenir vétérinaire et sortant de l’école de Maisons-Alfort « major bien sûr ». Victoire de la fiction où s’annonce peut-être l’écrivain. Car Pierre Kretz n’aborde jamais les motifs qui précèdent sous un angle explicitement analytique. Il ne construit jamais, de façon générale, de discours. Il tient des propos. Ceux-ci feignent gracieusement l’oralité quotidienne, mais la présence de la mort et de ce qu’il faut bien appeler le destin les leste d’un poids invisible. Il vient ajouter, à la familiarité élégante, la profondeur.

 

P. A.

 

(1) La Nuée bleue, 2005 et 2022, voir ici

(2) Le premier texte publié en français par Pierre Kretz est un essai intitulé La Langue perdue des Alsaciens (La Nuée bleue, 1995 et 2024)

 

Illustration : la plaine d'Alsace vers Sélestat (https://fr.wikipedia.org)

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