Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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La métaphore de l’enfer courait déjà à l’arrière-plan de Nord Sentinelle(1), premier tome d’une trilogie intitulée Contes de l’indigène et du voyageur, dont voici le deuxième volume.
Cette fois, le thème est explicite, dès les premières pages, et cette banlieue industrielle d’Abu Dhabi où erre en voiture le narrateur, professeur au lycée français comme l’a été Jérôme Ferrari lui-même, après être passé, comme lui, par l’Algérie. Un « autre monde », qui, avec ses allures de « mirage », ses grues, ses camions en « caravane fantôme », baigne dans « la clarté diffuse des limbes et des mauvais rêves ». Mais toute la cité est « un enfer invisible » pour ses ouvriers immigrés, comme pour les expatriés plus favorisés et vivant dans un confort matériel qui n’empêche ni « l’ennui » ni « la vacuité ».
Schéhérazade à Abu Dhabi
Comme c’était le cas dans le roman précédent, tout le monde, ici, est donc en enfer. Et ce livre-ci complète l’autre en l’inversant comme son miroir. Dans Nord Sentinelle, l’enfer, c’était la Corse, envahie par les touristes mais déjà maudite avant eux, vue du point de vue d’un « indigène » également professeur de lycée. Le même héros ou peu s’en faut fait figure désormais de néocolonisateur – bien que, complexité supplémentaire, dans un pays richissime et écrasant ses propres immigrés. Et il éprouve, comme tout émigré qui se respecte, le regret du pays natal pourtant haï : « Je ressentais d’irrépressibles bouffées de nostalgie en repensant à l’île que j’avais tant désiré quitter – sur la route du lycée, j’étais saisi d’accès de niaiserie sentimentale dont l’intensité me laissait pantois ».
Le tragique n’est pas absent, mais la mort, si : on est dans le monde de l’après, où n’existe même plus l’espoir d’un autre monde. Et si le comique grinçant n’a pas disparu, il n’a plus les mêmes accents de joyeuse truculence à froid. Quant à la longue phrase, elle a beau garder ses sinuosités baroques, ce sont d’autres références qui à présent s’imposent. L’intertexte, visible et affirmé, renvoie à ce qu’il faut bien appeler l’orientalisme. Le spectre de Loti plane sur tout le récit, même s’il n’est jamais nommé, au contraire d’autres écrivains du voyage et de l’exotisme, tels Wilfred Thesiger et, inévitablement, T. E. Lawrence, présent dans le texte proprement dit et en exergue. Et puis, comment, en matière de conte oriental, contourner la référence des références ?... C’est Schéhérazade en personne, on la reconnaît bien, qui introduit et conclut le récit dans deux brefs pastiches. Son style contamine parfois, fugitivement, celui d’un narrateur qui se présente à l’occasion lui-même comme une « conteuse », incapable de « connaître tous les détails de l’histoire qu’elle rapporte ».
Ténèbres et lumière
Allusions ironiques, bien sûr. Ferrari reste le grand écrivain moraliste qu’à l’inverse du surévalué Houellebecq il est vraiment. Au commencement de son histoire, il y a l’appel de l’ailleurs, ce « vent » qui, après avoir emporté loin de son île le grand-père du héros, a empoigné aussi ce dernier, lequel n’avait « pourtant jamais connu la misère ». Cette fascination pour l’exotisme pèse d’emblée sur ses relations avec Nardjess, rencontrée à Alger, qui deviendra sa femme et la mère de sa fille. En son fond, elle est désir de « devenir quelqu’un d’autre ». Rien n’étant « plus volatil que le parfum de l’exotisme », un tel désir ne peut mener qu’à la désillusion, à l’accablement des faux paradis et, pour finir, au véritable enfer, celui de « la mauvaise conscience » – qui « ne vaut, au fond, pas mieux que la bonne car elle permet seulement de faire dans les affres délicieuses de la contrition l’expérience réconfortante de la supériorité morale », où « se compl[aire] ».
Cependant, à la différence de l’auteur français cité plus haut, Jérôme Ferrari sait que la noirceur finit par perdre toute intensité et devenir simple coquetterie quand rien ne vient la nuancer. Dans le monde qu’il peint, ténébreux quoique inondé de soleil cruel, il y a un vrai rayon de lumière. Il s’appelle Kaveesha. L’histoire de cette employée de maison sri lankaise échouée à Abu Dhabi, qui vient en deux volets s’intercaler dans celle du narrateur, la répète en s’y opposant. Avec son personnage de juste accablée par le sort, l’auteur nous offre un très beau portrait de femme – et une raison, au moins, de ne pas désespérer complètement de l’humanité.
P. A.
(1) Actes Sud, 2024, voir ici
Illustration : Abu Dhabi, quartier de Mussafah (https://www.propertyfinder.ae)