Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Résumer un récit de Jon Fosse est une activité qui semble souvent un peu vaine, pour ne pas dire vouée à l’échec. Non que les événements ou leur succession manqueraient de clarté, au contraire. Mais quand, par exemple, à propos de Blancheur, on aura indiqué qu’un homme seul, parti rouler au hasard pour tromper l’ennui, emprunte un chemin forestier, s’y enlise, s’enfonce à pied dans les bois pour chercher du secours alors que la nuit tombe, rencontre une mystérieuse forme lumineuse, un énigmatique homme en noir, ses propres parents, et disparaît avec eux dans une autre dimension… qu’aura-t-on dit ?
« Dans la forêt obscure »
On n’est pas dans une narration à proprement parler, dont le but serait de raconter et de décrire. On est dans une écriture de l’invocation. Elle nous installe à l’intérieur d’une voix, qui parle, récapitule, dialogue avec elle-même – « Oui j’ai tourné à gauche et roulé jusqu’à pouvoir tourner à droite (…), et j’ai continué ainsi jusqu’à me retrouver ici, et me voilà coincé. Oui, c’est comme ça » ; « Mais alors, qu’est-ce qui me prend ? ( ...) Chercher de l’aide dans la forêt obscure, quelle idée. Ce n’est même pas une idée, plutôt une folie »… Par la juxtaposition des phrases brèves, grâce au rythme, aux répétitions, cette voix fait naître peu à peu des situations et les dispose autour de nous.
Qu’est-ce qui surgit ainsi, d’une réduction à l’extrême de l’acte de langage resserré sur le surgissement pur de la parole, dans une entreprise qui n’est pas sans faire songer à celle de Beckett ?... D’abord, quelques éléments de décor réaliste. Cependant, « arbres blancs » de neige, « sol blanc », « sentier s’enfonç[ant] sous les arbres », ils sont déjà ramenés à quelques traits stylisés. Voudraient-ils suggérer par là leur effacement devant un sens allégorique ? Ce « chemin », cette « voix qui parle au fond de la forêt obscure », ce silence dans lequel (« C’est du moins ce qu’il paraît ») « on entend Dieu »… Et si c’était tout simplement la mort qui était mise en scène ? On y pense, forcément, d’autant plus que la phrase « Je mourrai de froid » constitue un des leitmotivs.
Pourtant ce froid, cette fatigue, ces arbres restent concrets et perceptibles. La meilleure preuve en est l’importance des perceptions, sans cesse interrogées, et dont le caractère incertain crée la traditionnelle hésitation propre au fantastique : « Je ne me souvenais pas d’avoir vu un seul endroit où faire demi-tour (…), ce qui me paraissait étrange » ; « Je me dis que tout cela, je ne fais que l’imaginer, je crois seulement que ma mère et mon père sont là dans la forêt, eux aussi »…
Du blanc au blanc
En fait, ce qui nous est donné à vivre, c’est un débordement du réel par ce qui l’excède en le rendant possible. Le texte ne raconte, ou plutôt ne met en œuvre que ce glissement. Il part de ce qui prend encore l’apparence d’une réalité, serait-elle surnaturelle : une « forme lumineuse » pourvue d’un « bras » secourable, laquelle a tout de la figure angélique ; « une petite voix » qui chuchote « je suis là » et se révèle celle de la mère du narrateur, toujours prête à s’engager avec son père dans de courtes scènes de ménage (« S’il n’a rien d’autre à lui dire, autant qu’il se taise, dit-elle ») – car, comme c’est le cas dans tous les grands textes, l’humour n’est pas absent ; un « homme au costume noir »…
Cependant, d’autres indices viennent peu à peu marquer le passage du blanc ou du noir perceptibles à un blanc et noir figuré. L’espace subit d’étranges distorsions, les voix « résonnent parfois comme si elles étaient toutes proches, et parfois comme si elles étaient très éloignées ». Celui qui parle a « le sentiment que les limites sont abolies » : « Je suis dans un espace clos, dans une forêt, et on dirait que cet espace est illimité ». Dans cet étrange lieu, « la seule chose [qu’on] enten[d] » au lieu de la voix de Dieu, « c’est le néant ». Mais, comme le vide quantique, ce néant n’est pas rien. Il est ce qui est hors et au-delà de l’être. C’est « un néant qui respire », « une lumière si intense que ce n’en est plus une ». Un blanc, si l’on veut.
En cheminant à travers cette « forêt obscure » qui renvoie de loin à celle de Dante, on aura traversé le mot blancheur lui-même, passant de ses significations les plus concrètes à ses sens métaphoriques, puis au-delà du sens lui-même. Trajet initiatique effectué plus que narré, car inscrit dans la langue pour mieux s’en extraire. Voyage aux confins du langage, comme seule la littérature au sens le plus plein du terme peut en offrir.
P. A.