Eklablog Tous les blogs
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Une fenêtre par où s’échapper, Madeleine Allard (Québec Amérique)

Madeleine Allard est québécoise. Elle s’exprime dans le langage de sa province, où l’on se coiffe d’une « tuque », où l’on enfile, pour dormir, une « jaquette », où une mère demande à sa fille peu vêtue : « Où tu t’en vas arrangée de même ? »… Elle a traduit Jardinons en famille, coécrit Bien vivre l’allaitement, et nous propose aujourd’hui son premier roman, sous un titre qui, pas plus que le reste, ne donne très envie de s’y plonger. Qui le fera malgré tout aura pourtant, comme cela arrive de temps à autre, une belle surprise.

 

C’est, si on veut, une histoire de famille. Lucie a huit ans et deux sœurs plus âgées, Judith et Suzanne, laquelle a « déjà commencé son adolescence ». On est dans un faubourg ou une petite ville pas trop éloignée de Montréal. Le père travaille dans « la construction ». La mère, Denise, est partie.

 

Mauvais sort

 

Le récit va et vient autour de cet événement, tissant ce qui se donne d’abord comme la chronique d’une enfance. Jeux, larcins à l’étalage, jalousies. Le père, dans un joli épisode, métaphorique sans le dire, apprend à sa plus jeune fille à faire du vélo. Après le départ de la mère, la grand-mère vient s’occuper des trois sœurs. Quand celle-ci tombe dans l’escalier, elle est vite remplacée par Francine, une voisine, cause, au moins en partie, de la disparition de Denise.

 

Cette histoire d’enfants est une histoire de femmes. Avant Francine, déjà, Denise « en avait assez de n’être que ça, cette bonne femme à la maison » cherchant en vain à s’épanouir dans des activités sans lendemain. La grand-mère, en son temps, domestique, serveuse, mariée « à la va-vite », installée « dans un trou sans nom », avait « enduré des affaires ». Et une folle hante le quartier, à qui on a pris sa fille, poussant un landau où gît une poupée « avec des cheveux jaunes ».

 

La vie de ces femmes a « déraillé », les choses ne se sont pas passées « comme on le leur avait promis »… « Le mirage de l’amour, les enfants imprévus (…), le temps qui passe, l’ennui, la tristesse », on devine tout cela par les yeux de Lucie. Drôle de fillette. Le premier point fort du roman est l’absence de tout souci de psychologie enfantine. Aucune tentative pour restituer les façons de penser ou de parler d’une enfant de huit ans. Lucie, comme son nom nous l’annonçait, voit tout, mais un peu comme une caméra. Son point de vue, constamment adopté, se limite pour l’essentiel à une surface hypersensible, et cette quasi-extériorité est aussi celle de l’écriture, presque blanche et comme détachée.

 

L’enfant et la Furie

 

La narratrice et son héroïne flottent dans une sorte d’état second, qui correspond à l’atmosphère hypnotique et délibérément morbide du récit. À part « la ruelle » et les environs immédiats, pas de dehors. On est dans un huis clos baigné en permanence dans l’image et le son de la télé, que les trois filles contemplent d’un regard absent depuis le canapé du salon. Leur mère partie, elles vivent sous la dictature de leur grand-mère dans un « engourdissement » qui a des airs de mauvais sort. Suzanne, l’aînée, a cessé de se nourrir, dort beaucoup, vient la nuit glisser « son corps glacé et osseux contre celui » de sa petite sœur. Judith, qui aborde l’adolescence à son tour, lui emboîte le pas. La maison des faubourgs devient un château enchanté.

 

Et c’est le règne des sorcières. La sorcière en chef s’appelle « la Furie », elle s’est emparée du corps de la mère, occupant « tellement d’espace » que celle-ci a « commencé à étouffer », puis s’est répandue « partout dans la maison », « comme une fumée épaisse, une puanteur ». Elle a pris ensuite les apparences de « la Folle », qui vient la nuit écraser son visage contre la vitre et appelle Lucie terrorisée (« Maman va te donner de bonnes cerises »). Elle apparaît aussi vêtue de l’ancien manteau de la mère, Lucie « voit le blanc de ses yeux, (…) la lueur de ses dents », avant de reconnaître le « ventre creux », le « bassin saillant », les « cuisses décharnées » de sa sœur Suzanne, qui lui dit : « Lucie, sauve-moi ».

 

Et la Furie habite également, bien sûr, la méchante grand-mère. Comment s’en délivrer ? Lucie entend des voix, peut-être celles de ses sœurs amaigries, qui lui suggèrent de la « pouss[er] dans le four », comme chez Grimm. Elle se contentera de l’attirer dans l’escalier de la cave. Mais on n’en a pas fini pour autant avec les mauvaises mères. La dernière, faussement aimable, sera Francine. Lucie devra reprendre du service, accomplir une dernière mission (« Elle le devait à ses sœurs »).

 

On la quitte ensuite, parvenue elle aussi, à « bientôt dix ans », au bord de l’adolescence. Une adolescence déjà vécue par procuration et de l’extérieur. Car l’histoire est autant que la sienne celle de Suzanne. Lucie l’a regardée, fascinée, arriver le matin à la table du petit déjeuner, « t-shirt, pas lourd, cheveux emmêlés, air de bœuf », avec « ses seins qui commençaient à pointer » et « son odeur [qui] n’était plus la même ». Elle l’a vue se mettre en bikini, attirer les garçons, sombrer dans l’anorexie…

 

Sortir de l’enfance est décidément dur. En sort-on ? Nous retrouvons une dernière fois notre héroïne, adulte, dans un ultime chapitre un peu trop explicite où nous apprenons qu’elle écrit, pour tenir à son tour la Furie à distance. Les sorcières ne sont jamais loin… De cette histoire de petites filles, Madeleine Allard a fait, heureusement, un conte noir plutôt que rose. Pessimiste, funèbre, cruel, son roman familial et très recommandable.

 

P. A.

 

Illustration de Frank Adams, 1940 (http://www.meisterdrucke.fr)

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article