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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Les Années bleues, Victor Dekyvère (Rivages)

Si le bleu, surtout en musique, est bien la couleur de la mélancolie, le titre du premier roman de Victor Dekyvère est on ne peut mieux choisi. Les « années bleues », ce sont celles de la jeunesse d’Élias, qui se prolongeront jusqu’à ses 76 ans puisqu’il ne grandira jamais à proprement parler. Ce sont aussi les années pendant lesquelles il ne cesse de composer et de recomposer un morceau de musique intitulé Bleu bizarre, lequel ne sera achevé et joué en public qu’à la dernière page du récit.

 

Le « bleu bizarre » de ce titre-là était celui de la robe d’une femme, bien sûr. Violaine. Presque un nom d’instrument. « La musique dit ce que les mots taisent », commente le dossier de presse. Dans ce texte où tout est dit et redit, elle ne joue pourtant qu’un rôle somme toute secondaire. La vraie musique, c’est justement le texte lui-même.

 

Deuil, classe et abandon

 

Une petite musique finement dissonante. L’écriture à l’ancienne, un peu empruntée, les erreurs de syntaxe, les temps aléatoires, les virgules hasardeuses, jusqu’aux perles involontaires (un nom « griffonné avec soin », une fille qui s’assied « sur le bord d’un carton » qu’on « vient de vider »), tout cela contribue mystérieusement au charme de la mélodie. Peut-être parce que ces tâtonnements conviennent au héros-narrateur. C’est lui le véritable sujet du roman. Ou, plutôt, c’est sa névrose.

 

Les symptômes sont là dès le début. Élias, né à Roubaix dans une famille ouvrière, est accablé depuis l’enfance non seulement « par le deuil, mais par la culpabilité » : « Perdre mon petit frère adoré n’était pas l’apogée de la tragédie. La vague de tristesse avait emporté mes parents, et me laissait le remords de n’avoir sauvé personne ». Histoire de fixer définitivement ce qu’il croit être son destin, notre homme, à l’âge où on joue encore aux billes, choisit comme amis pour la vie Julien, bourgeois classique, et Benoît, bourgeois bohème. De quoi renforcer son complexe de classe, mis au service de ses angoisses d’abandon : « Je craignais de perdre Julien et Benoît. J’imaginais (…) qu’ils m’abandonneraient bientôt au profit de camarades plus beaux, plus intéressants, plus riches ».

 

À quinze ans, Élias rencontre Violaine (« Elle était riche et catholique et nous n’avions rien en commun »). C’est le début du calvaire qui va donner sens à sa vie. Difficile, malgré les incessantes péripéties, de résumer ce livre hanté par la pulsion de répétition, qui, comme chacun sait, ramène toujours le réel à la même place. Lors d’une surpatte d’époque (on est en 1965, il a 15 ans), Élias, incapable d’avouer à son idole qu’on est chez le riche Julien et non chez lui, s’enfuit quand celle-ci s’apprête à l’embrasser, la cédant, si j’ose dire, à ce même Julien, lequel n’en demandait pas tant comme il l’indiquera par la suite en suggérant à demi-mot son attirance pour les garçons – à commencer par Élias lui-même.

 

Comédie musicale et satisfaction douloureuse

 

Ce dernier, après quelques années au conservatoire de Lille, fuit à Paris le mariage, quand même, de Julien et de Violaine, bientôt mère. Dèche et échecs dans la capitale. Quand il est enfin embauché comme musicien, c’est pour une comédie musicale. Quand une autre femme semble venir à son secours, elle le trompe et l’abandonne vite, non sans lui avoir fourni au passage la possibilité d’un autre ratage avec une Violaine pourtant à nouveau prête à tout (« – Je vais me marier. / Violaine blêmit »).

 

Élias sombre, refait surface. Écrit la musique d’un film mais on la sabote dans son dos, reçoit un Oscar mais vient saoul à la cérémonie et se saborde. Ainsi de suite. Ce n’est qu’une fois les autres acteurs de son histoire tous morts qu’il s’autorisera enfin à connaître, trop tard, le succès.

 

Dans ce long tissu de rendez-vous manqués, de mensonges, de malentendus savamment entretenus, le fil rouge (ou bleu), c’est la névrose d’Élias, une névrose à laquelle il revient toujours avec « une satisfaction douloureuse ». Une « béquille », qui le « rassure », il le dit lui-même. À cet acharnement morbide on reconnaît la logique du rêve. Les multiples invraisemblances et bizarreries inexpliquées viennent renforcer cette impression. Comme la manière dont l’époque, ou plutôt la succession des époques est repoussée à l’arrière-plan, où elle ne forme qu’une toile de fond assez vague – Mai 68, le Vietnam, les Beatles, les hédonistes années 1980… Tout cela n’est pas important. Y a-t-il un arrière-plan historique au Grand Meaulnes ?... Car c’est bien un Grand Meaulnes actuel et dépressif que propose Victor Dekyvère avec cette histoire d’une adolescence qui refuse de prendre fin. Ce refus est la radicalité de son livre. Elle joue en sourdine un petit air bien entêtant.

 

P. A.

 

Illustration : Illustration : Karl Pärsinägi, Femme lisant, 1930

(https://fr.wikipedia.org)

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M
Rien que pour mieux savourer cette trés brillante chronique de Pierre Ahnne on devrait courir acheter "Les années bleues" le roman de V. Dekyver qui l'a suscitée et dont la couvertut est elle aussi prometteuse.
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P
Merci, Marie !