Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Une fois n’est pas coutume, le titre français constitue une entrée tout aussi légitime dans le roman de l’écrivain américain d’origine russe Gary Shteyngart que son titre original. Celui-ci, Vera, or Faith, met l’accent sur le personnage principal, dont le récit adopte constamment le point de vue. Vera a dix ans. Elle vit à New York avec « Papa », intellectuel né lui aussi en Russie et éditeur d’une importante revue d’idées, et « Maman Anne », que la petite fille soupçonne de préférer Dylan, son fils biologique, à elle-même, dont la « Vraie Maman », d’origine coréenne, a mystérieusement disparu. Vera fréquente une école destinée aux élèves de (très) haut niveau, comme elle, qui s’y fait pourtant moquer et traiter d’« experte » par « les Populaires », pour ses excellentes notes en maths et sa passion des mots, qu’elle note dans un « Journal des choses que je ne connais pas encore ».
Émois et mystères
Amitiés et jalousies, déboires et succès scolaires, fugue… tous les éléments du récit d’éducation sont là, tels qu’ils se concentrent souvent dans le roman d’enfance à l’anglo-saxonne. Et on y retrouve aussi le mélange humour-ironie cher à Gary Shteyngart – ici, à double détente : la vision à la fois naïve et sophistiquée d’une enfant singulière est constamment doublée par celle, à l’arrière-plan, d’un narrateur qui en sourit ; mais elle révèle aussi et transforme en objets comiques les absurdités et les contradictions de la vie adulte.
Pour Vera, tout est, d’une certaine manière, entre guillemets, à l’image des mots et expressions qu’elle relève, s’efforce de réemployer, et qui jalonnent le texte. Elle se promène ainsi dans son « quartier "sans chichi" (…) avec sa "profusion" de cages à écureuils sur les aires de jeux ». Elle craint le « légendaire sens du sarcasme de son père, (…) son "cynisme coutumier" ou son "nihilisme russe" ». Son attention exacerbée, son goût encore maladroit du décryptage sont les principes moteurs du roman, comme l’enthousiasme et la foi avec lesquels, conformément à son prénom, elle se lance dans un itinéraire semé de mystères et de découvertes.
Elle s’observe d’abord elle-même avec un peu de perplexité : pourquoi ne la prend-on pas « au sérieux » ? quelle est « la meilleure façon de vitre sa vie » ? que penser de ces étranges émois qui la poussent à « se touch[er] le ventre » en repensant à « la podcasteuse et sa coloc qui s’embrassaient dans l’ascenseur » ?... C’est cependant surtout ce qui l’entoure qui l’intrigue ou la sollicite. Il s’agit avant tout de faire en sorte que « Papa » et « Maman Anne », qui se disputent fréquemment, restent ensemble. Cependant ses efforts dans ce sens conduiront Vera à s’intéresser de plus près à son père, ce qui la met sur les traces d’une énigme familiale puis sur celles d’autres mystères plus épais encore. « Papa » touche-t-il de l’argent pour promouvoir dans sa revue « les intérêts de la Fédération de Russie » ? Trahit-il « son pays (…), les États-Unis d’Amérique », ou n’a-t-il « jamais cessé de prêter allégeance à son pays natal » ?...
Une Amérique et l’autre
Voilà notre héroïne avec « un triple secret » : son père a « une double identité », sa « vraie maman » est peut-être mourante, et elle-même voudrait « poser ses lèvres sur les lèvres de quelqu’un d’autre »… À la fin, elle aura (presque) tout clarifié, et trouvé sa place « dans son monde »… si tant est que ce soit possible. Le « monde », telle est l’autre entrée possible du roman. C’est-à-dire l’Amérique d’aujourd’hui, déjà pour une grande part image du monde en général. Ou peu s’en faut : on est sans doute ici de quelques années en avance. Manifestations et contre-manifestations opposent les partisans et les adversaires d’une loi dite des « Cinq-Tiers » assurant un « vote majoré » aux « Américains d’exception » arrivés « avant ou pendant la guerre d’Indépendance ». L’I.A. est encore plus développée qu’elle ne l’est déjà, et si Kaspie, l’échiquier de Vera, lui donne de judicieux conseils pour trouver les réponses aux questions qu’elle se pose, Stella, la voiture familiale, après l’avoir transportée chez ses grands-parents biologiques, appellera la police car elle en sera venue à les soupçonner de la séquestrer.
Cette Amérique en proie à une technologie inquiétante et à un fascisme rampant s’oppose, comme dans le remarquable Très chers amis (1), à une autre, en laquelle Vera et ses amis ont raison de garder « la foi ». Une Amérique heureusement décousue, comme l’est la famille de Vera et, dans tout le récit, le vaste tissu des origines, wasp, japonaises, russes, coréennes… Le salon des grands-parents, mis à sac par la police dans les dernières pages, offre une allégorie de ce pays, où « la toile éventrée d’un Jésus américain devant un troupeau d’agneaux » voisine avec « les photos éparpillées d’un couple d’Américains entre deux âges, l’une asiatique, l’autre roux », près d’une « vieille Américaine qui pleur[e] en parlant deux langues » et d’un « bol américain renversé de galbi-jjim (2) américain ».
Si la vie de Vera est compliquée, c’est que « son monde » aux multiples facettes la tiraille de droite et de gauche. Dans cette tension entre discontinuité et continuité, elle se construit et se trouve. À la fin elle sera une, c’est-à-dire plusieurs.
P. A.
(1) L’Olivier, 2020, même traducteur, voir ici
(2) Il s’agit d’un plat typique de la cuisine coréenne.
Illustration : https://x.com