Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Le conflit entre individu et monde extérieur constitue peut-être le grand thème de l’œuvre de Yiyun Li. Que ce soit dans les magnifiques nouvelles de son recueil Un millier d’années de bonnes prières (1), ou dans les essais à la manière de Montaigne de Cher ami, de ma vie je vous écris dans votre vie (2), l’autrice grandie en Chine maoïste ne cesse de mettre en scène la nécessité de se préserver des autres pour être soi.
Jeux dangereux
Que se passe-t-il cependant quand l’abri protecteur est un autre individu ? C’est une telle possibilité qu’explore le roman que voici, paru en 2022 aux États-Unis, seconde patrie de l’écrivaine depuis 1996. Agnès, qui nous parle, vient d’apprendre, dans sa propre patrie d’adoption, qui se trouve être la même, la mort de Fabienne, son amie d’enfance. Elle prend la plume pour nous raconter leur histoire. C’est l’histoire de deux petites paysannes dans la France des années 1950. Les rapports qui les unissent portent certains traits caractéristiques des relations adolescentes à une forme d’incandescence : amitié-amour, mêlée d’un brin de sadisme car Fabienne, fantasque, cynique, habitée de profondeurs inquiétantes, est l’élément dominant. « Je vivais à travers elle », écrit l’Agnès adulte. « Souvent, j’avais besoin qu’elle me dise ce que je pensais ». Les adultes, parents inclus, sont aussi « accessoires » que « des poteaux en bois au bord de la route » pour les deux amies, qui passent le plus clair de leur temps à inventer des jeux cruels tant pour lesdits adultes que pour les enfants de leur âge. Mais à travers ces jeux elles essaient surtout de « fabriquer [leurs] propres vérités », de construire leur propre univers, à la foi refuge pour elles et leurre défensif tendu à autrui.
Un de ces jeux va prendre une consistance particulière : le jeu du livre. Fabienne, qui en a eu l’idée, inventera. Agnès, qui a une jolie écriture, écrira. Un vieux postier, monsieur Devaux, lui-même écrivain raté, les aidera, et les guidera vers le monde de l’édition et jusqu’à Paris. Après quoi elles se débarrasseront de lui sans états d’âme, en le faisant passer pour un satyre.
Un livre paraît donc, tissé d’histoires particulièrement horribles. Et, deux ans avant Sagan, trois ans avant Minou Drouet, voilà Agnès, à quatorze ans, promue prodige littéraire. Mais qui a écrit ou écrit pour de bon, dans tout ça ? Agnès la narratrice ? Fabienne ? Monsieur Devaux ? Agnès l’auteure adulte ? Qui écrit quand quelqu’un écrit ?... Ce n’est là qu’une des questions en forme d’abîmes qu’ouvre ce récit qui fait mine d’adopter l’innocence cruelle du jeune âge mais n’en finit pas d’interroger et de déplacer les limites incertaines de la vérité et de l’illusion.
Du roman au roman
« L’histoire vraie, nous n’étions pas capables de la raconter », dit l’Agnès qui nous parle : « notre enfance, notre amitié, notre amour ». Elle la raconte pourtant, quatorze ans plus tard, dans le livre que nous lisons, et qui ressemble plus à un roman que le prétendu roman des deux adolescentes, dont les héros, « hormis le fait qu’ils mouraient tous à la fin, vivaient comme Fabienne et [Agnès] » elles-mêmes. En effet, cette histoire-ci, qui débute comme une fable et cite La Fontaine, prend vite des allures de grand récit anglo-saxon façon Dickens. Agnès, victime de son (?) succès, se retrouve en Angleterre, dans une pension chic où les filles de la bonne société la regardent comme une bête curieuse et dont la diabolique directrice cherche à lui faire produire un nouvel opus, Agnès au paradis.
Le texte, à cette occasion, s’aventure dans d’autres profondeurs. Car Fabienne, restée au village, décide d’adresser à Agnès deux types de lettres : les siennes, et, en changeant son écriture, celles d’un prétendu Jacques, « petit ami » imaginaire de l’exilée. Ce personnage inventé va vite gagner une étrange et inquiétante réalité. Qui parle, quand il est censé écrire « Jamais je n’aimerai une autre fille comme je t’aime » ? Et est-ce bien de lui que parle Fabienne quand elle prétend lui avoir conseillé de renoncer à son amour puisque Agnès « n’en a rien à faire de [lui] en ce moment » ? Agnès, souvent traitée d’« imbécile » par son amie, trouve tout ça bizarre. Et l’affaire finira non pas en « tragédie » comme l’affirme la quatrième de couverture, mais dans cette tristesse que la grande écrivaine sino-américaine sait si bien envelopper d’humour grinçant.
Un ultime degré de complexité vient couronner, pour peu qu’on y prenne garde, le savant édifice qu’elle élabore sous nos yeux. La campagne française des années 1950 telle qu’elle l’y dépeint n’est pas très différente de celle de Maupassant. Et l’imaginaire lugubre des deux filles vient encore grossir un trait déjà épais, même vu d’Amérique. En lisant ce récit d’enfance-adolescence où la trahison est partout sans qu’on sache bien qui trahit qui, dont l’héroïne fuit un monde brutal et arriéré pour accéder à un univers riche et plus développé dans lequel elle se sent cependant étrangère, comment ne pas penser à l’itinéraire de Yiyun Li elle-même de la Chine aux États-Unis, et au récit qu’elle en a fait dans les ouvrages cités plus haut et dans bien d’autres ?
Ce qui nous ramène d’une certaine façon au conflit entre individu et monde ambiant. Le premier cherche à se protéger du second en inventant d’autres mondes possibles. Mais quand, comme c’est le cas de Fabienne, il a en lui « quelque chose d’immense, de plus grand, de plus tranchant, de plus permanent que la vie »… comment « créer un monde qui accueillerait cet être immense » ? C’est sur cette dernière question que s’achève le « vrai » roman.
P. A.
(1) Belfond, 2011, 10-18 2015, traduction Françoise Rose, voir ici
(2) Belfond, 2018, traduction Clément Baude, voir ici
Illustration : tableau d’Albert Anker, 1886 (https://www.papytane.com)