Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Dans Politique de la littérature (1), Jacques Rancière commente un passage de Madame Bovary dans lequel Emma et Léon se promènent le long d’une rivière. Ils sont en train de tomber amoureux l’un de l’autre. Mais le texte de Flaubert s’attarde sur « le soleil travers[ant] d’un rayon les globules bleus des ondes qui se succèd[ent] en se crevant ». Le philosophe voit dans ce glissement vers les à-côtés de l’action, devenus le vrai sujet du récit, la métaphore d’une écriture qui, en opposant « la respiration impersonnelle de la phrase au contenu fictionnel », fonde une poétique de la modernité qui est aussi une esthétique de la métonymie.
Qu’est-ce qu’un médaillon ?
Comment ne pas songer aux « globules » d’Emma et Léon quand on lit, par exemple, cette page du dernier livre d’Anne Serre où la narratrice raconte un de ses rêves à une amie nommée Berthe, « qui à ce moment-là était étendue dans une chaise longue dans son jardin (…) avec derrière elle des rangées de glaïeuls roses et orange et, à sa gauche, trois poiriers rachitiques » ? Si ladite Berthe est caractérisée par son habitude de répondre toujours « à côté » (« ça atteint un tel niveau que ça ressemble ou à du grand art ou à une maladie mentale »), ce n’est pas un hasard : le déplacement métonymique est peut-être le vrai secret et le vrai sujet de ce livre insolemment et ironiquement sous-titré « roman ».
À propos des courts textes qui le composent, la quatrième de couverture parle en effet de « trente médaillons ». Mais qu’est-ce qu’un médaillon, en somme ? Sommes-nous en présence de nouvelles ? Dans certains cas oui, mais pas dans tous. De souvenirs ? Peut-être, mais truqués. De contes ? Avec Anne Serre, on n’est jamais très loin du conte – mais sans intrigue. De poèmes en prose ? Un des personnages en écrit. Seulement il s’agit de « poèmes à sa façon, c’est-à-dire une façon très narrative et très drôle »…
Des montagnes, des femmes, des hommes…
On frôle sans cesse tous ces genres, sans jamais être dans aucun. Et on repère au passage des liens d’un texte à l’autre, souvent sous-entendus, quelquefois explicites, passant par un lieu, un personnage, un thème. Car il y a tout cela : des lieux – beaucoup de campagnes, un certain nombre de villes ; des personnages – des femmes, surtout, et des amies en foule, Berthe, Lucie, Madeleine, Bénédicte… Vertu (« S’appeler Vertu, tout de même ! »). Beaucoup d’artistes, aussi, et d’écrivains, car il est souvent question de la littérature, y compris dans ses aspects les plus concrets (« Je suis envahie par les "peut-être" (…) et les "parfois" me posent aussi ce problème. Mais quand une chose n'est pas certaine, comment ne pas dire "peut-être" ? Et quand une chose arrive à certains moments (…), comment éviter les "parfois" ? »).
Il y a des histoires d’enfance et de famille. Il est question de montagnes, de rêves, de la mort, de vêtements. Et des relations entre les hommes et les femmes, sujet dont le traitement fera peut-être froncer quelques sourcils : « T’es-tu jamais sentie dominée par les hommes ? demandais-je à Vertu. Nullement, me disait Vertu l’air étonné, je les ai toujours trouvés plutôt gentils et dévoués »…
L’exemple d’oncle Henri
La narratrice préfère, c’est clair, être moderne plutôt qu’actuelle. L’auteure aussi, probablement… Les « médaillons » évoqués plus haut composent-ils, comme le dit encore la quatrième de couverture, « un génial autoportrait » ? Sans doute, et les textes d’Au cœur d’un été tout en or (2) le faisaient déjà. Cependant, encore une fois, celle qui nous parle ici se rit des identités et des genres, littéraires ou non. La tonalité essentielle de son écriture, à travers toutes les variations subtiles de registre, est une sorte de joie fondamentale. Joie d’écrire et de conter, déjà sensible dans Au secours, dont j’ai parlé il y a peu (3). Joie, surtout, de s’abandonner au mouvement de l’écriture, qui l’emporte toujours plus loin comme fait la rivière des « globules » de Flaubert.
Car si la métonymie, revenons-y, est au cœur de Vertu et Rosalinde, c’est, certes, par le grossissement des détails – façons de parler plutôt que propos, bruit des « gravillons qui cris[sent] » plutôt qu’entrée en scène d’un personnage… C’est aussi par l’usage de l’association, qui permet de passer de l’escalier menant à une cave parisienne au couloir intérieur d’une pyramide aztèque puis à l’appartement d’un jeune homme « beau, trop beau » et peut-être « dangereux, malfaisant, terrible ». Mais c’est encore par la construction d’ensemble, qui nous entraîne, par sauts ou par glissements, d’un texte à l’autre, et paraît repousser à chaque fois un objet (un sujet ?) toujours proche et toujours insaisissable. « En écrivant », disait Anne Serre dans l’entretien qu’elle a accordé à ce blog (4), « il s’agit toujours de chercher quelque chose qui est en avant de moi et qui se dérobe ». Et le dernier récit du roman dont nous parlons raconte l’histoire d’oncle Henri, lequel, parti faire quelques pas seul en marge d’une excursion familiale, ne revint jamais, « laissant derrière lui sa vie ancienne avec ses milliards de détails »…
P. A.
(1) Galilée, 2007
(2) Mercure de France, 2020, prix Goncourt de la nouvelle, voir ici
(3) Champ Vallon, 1998, republié en 2025, voir ici
(4) En 2017, voir ici