Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Ce roman, prix Pulitzer 2025, a valeur d’exemple. On le savait depuis, au moins, Dickens, Hugo et Zola : la force de dénonciation et d’édification d’une œuvre littéraire résulte tout entière de sa capacité à être, d’abord, pleinement littérature. On le savait mais on avait tendance à l’oublier, devant le déferlement actuel de textes fascinés par leur propre propos au point d’oublier que seule compte la manière de le tenir.
Au fil du fleuve
Le livre de Percival Everett (1) nous le rappelle, opportunément et brillamment. Son propos, c’est l’esclavage, tel qu’il se pratiquait dans le sud des États-Unis en 1861, année où commence la guerre de Sécession, dont on apprendra le déclenchement par hasard au détour d’une page. Jim, époux de Sadie, père de la petite Lizzie, et propriété de Miss Watson, apprend qu’il va être vendu. Il s’enfuit, en compagnie du jeune Huck, qui veut échapper à un père alcoolique et brutal. Sur une embarcation de fortune, tous deux descendent le Mississippi, le remontent, se perdent, se retrouvent, reviennent enfin à leur point de départ pour un dénouement dont on ne dira rien – de même qu’on ne tentera pas de raconter la succession d’aventures au cours desquelles Jim deviendra James, nouvelle naissance qui achèvera, en tous les sens du mot, de l’affranchir.
Comment se risquerait-on à résumer ces péripéties ? La puissance du livre vient d’abord de la prodigieuse inventivité romanesque qui s’y donne carrière. Rebondissements, surprises, hauts et bas s’enchaînent sans relâche, et sans que rien soit sacrifié de la précision historique et géographique. Le fleuve mythique emporte les héros, moteur et métaphore de l’histoire, avec ou sans majuscule. Ils se cachent dans ses îles infestées de serpents, empruntent ses bateaux à roues, rôdent dans les bois ou les petites villes de ses berges, et c’est en même temps la condition servile qui est explorée dans ses détails, dont aucune horreur ne nous est épargnée. Nous découvrons les types de maîtres, les cruels, les indifférents, les bons – qui sont quand même des maîtres. Et les types d’esclaves, y compris ceux qui sont « amoureux de [leur] "massa" ».
Langues et couleurs
Ni Jim, le narrateur, ni l’auteur ne se laissent cependant jamais submerger par l’indignation. Celle-ci est laissée au lecteur, d’autant plus disposé à y céder que le ton du récit associe avec maestria au tragique toutes les formes de comique, dans un inoubliable et picaresque mélange. Au cœur de toute l’affaire, il y a la langue. Celle que les esclaves parlent en présence des maîtres (« Moi je vais fai’e quoi avec un liv’e, là ? ») et celle qu’ils parlent entre eux ou en eux-mêmes : « Fais-tu référence à ma diction ou au contenu de mes propos ? » ; « La dynamique ainsi créée dans notre relation n’aurait rien auguré de bon pour Huck et encore moins pour moi »… De cette invention géniale de la double langue, Percival Everett tire des effets proprement désopilants, voir la scène où Jim dispense un « cours de langue » à un groupe d’enfants noirs afin de leur apprendre comment s’adresser aux Blancs.
Mais on ne se contente pas de parler, dans James. Le héros, en secret, a hanté la bibliothèque du « juge Thatcher » et appris à lire. Il connaît Voltaire et Locke, avec qui il converse en rêve. Au cours du récit nous le verrons aussi écrire « [ses] premiers mots » et, à l’exemple de Venture Smith (2), dont il a découvert le livre par hasard, entreprendre de raconter « [sa] propre histoire ». C’est son ouvrage que nous tenons dans nos mains.
Dans un carnet volé à Daniel Decatur Emmett, réel chansonnier fondateur de l’authentique troupe, black-face, des Virginia Minstrels, Jim-James écrit. Ou récrit ? Car, il est temps de le dire, Huck(leberry), Miss Watson, Tom Sawyer, rapidement aperçu, Jim lui-même sortent tous des livres de Mark Twain, remercié en fin de volume pour « son humour et son humanité ». Percy Everett reprend l’œuvre du grand écrivain américain, mais du point de vue du personnage noir, et de cet autre côté du miroir tout s’inverse. L’esclave parle et pense mieux que le maître. Certains Noirs peuvent passer pour blancs ou choisir de « rester un homme de couleur ». Défilant avec les Minstrels, dont il fait pour l’instant partie, Jim observe : « Dix Blancs en black-face, un Noir se faisant passer pour blanc et grimé de noir, et moi, un Noir à la peau claire grimé de noir de façon à donner l’impression d’être un blanc essayant de se faire passer pour noir ».
Qu’est-ce donc à la fin qu’être noir, ou blanc ? Qu’est-ce qu’une « couleur » ? Qu’est-ce que l’altérité ? On ne sait plus… Le formidable tourbillon romanesque impulsé par Percival Everett nous a fait tourner la tête et a mis nos idées sens-dessus-dessous. C’était son rôle.
P. A.
(1) L’Olivier republie en même temps dans sa collection de poche une nouvelle version de L’Effacement (2001), due à la même exceptionnelle traductrice.
(2) Voir (par exemple) ici
Illustration : le Mississippi (www.asso-stephanefr)