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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Sous le signe du roman

 

Début juillet, au moment de prendre congé de mes lecteurs pour quelques semaines (1), je m’inquiétais (2) de voir le roman de plus en plus souvent éclipsé par une forme d’écriture fascinée par son sujet au point d’oublier que la littérature est toute dans l’art de mettre celui-ci en scène – par l’invention comme par les mots.

 

Aujourd’hui, alors que la rentrée littéraire s’annonce, force m’est de constater, avec grand plaisir, qu’elle paraît à bien des égards démentir mon pessimisme. Oh, bien sûr, elle apporte son lot prévisible d’histoires vraies : romans plus familiaux qu’autre chose, sociologie à peine habillée de fiction, biographies-montages faites d’éléments puisés ailleurs, etc. Parmi les ouvrages que j’ai reçus et lus figurent pourtant aussi bon nombre de romans authentiques, entendez sachant faire de l’histoire à raconter une autre forme, qui dise sans en parler ce dont il s’agit pour de bon.

 

Percival Everett, avec James (L’Olivier), Yiyun Li, dans Mon amie de plume (Belfond), Carys Davies (Éclaircie, Table Ronde/Quai Voltaire), Agnès Desarthe (L’Oreille absolue, L’Olivier), Lola Gruber et son Elisabeth Lima (Bourgois), Pierre Jourde et sa Marchande d’oublies (Gallimard)… tous ces gens-là remettent le roman à l’honneur, d’abord parce qu’ils ne le limitent pas au romanesque comme pur souci de divertir, de surprendre ou d’impressionner.

 

Plusieurs de ces romans placent au cœur du récit le genre lui-même, qu’ils interrogent et mettent en perspective. Ce peut être par le biais de la réécriture et du renvoi intertextuel, comme chez Percival Everett, qui prolonge et retourne l’œuvre de Mark Twain. Ou en prenant pour thème la création romanesque en tant que telle, comme le font Yiyun Li et Lola Gruber, lesquelles racontent, chacune à sa manière, la fabrication d’un succès de librairie avec les exaltations et les perturbations qu’il occasionne chez ses auteurs. Plus métaphoriquement et classiquement, Agnès Desarthe fait de la musique, motif central de son livre, une autre écriture. Plus obliquement et vertigineusement, les héros de Carys Davies, seuls sur une île perdue, s’apprennent réciproquement leurs langues, interrogeant du coup leurs manières respectives de voir le monde. Quant à Pierre Jourde, son énorme conte noir met en scène des personnages qui, pour pallier ce qu’ils appréhendent comme leur propre inconsistance, ne cessent de s’inventer des vies.

 

Et le plus beau est que plusieurs de ces ouvrages viennent rappeler comme au passage les pouvoirs du roman en matière de réalités dont se préoccuper : causes à défendre, injustices à dénoncer, solidarités à promouvoir, ils les servent avec d’autant plus d’efficacité qu’ils n’en font pas la première raison d’être de la fiction qu’ils échafaudent.

 

Ainsi justement du livre d’Agnès Desarthe, ballet de personnages peu gâtés par la vie actuelle. Ou, encore plus évidemment, de celui de Perceval Everett, qui relate les aventures d’un esclave en fuite à travers l’Amérique du XIXe siècle. Ou, plus indirectement et presque subliminalement, du récit où Yiyun Li nous raconte sa propre histoire à travers celle de ses héroïnes – et interroge, comme elle le fait toujours, le conflit entre individu et société.

 

Rendez-vous dès la fin de la semaine pour plus de détails à propos de ces ouvrages et de quelques autres, dont ceux qui, tout en s’intitulant romans, se détournent franchement d’un genre dont ils remettent ainsi en cause les limites (par exemple Anne Serre, Vertu et Rosalinde, Mercure de France).

 

Ce brillant feu d’artifice n’augure peut-être pas d’un changement durable dans l’évolution de ce qu’on continue d’appeler, à tort mais aussi à raison, littérature. Cependant, pour l’instant et quoi qu’il en soit, ça nous fait une belle rentrée. Je vous la souhaite excellente dans tous les autres domaines aussi.

 

P. A.

 

 

(1) Avec une rapide exception, voir ici

(2) Voir ici

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