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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

La Mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly (Gallimard Folio)

À ma honte, il me faut l’avouer : je n’avais rien lu de László Krasznahorkai, qui vient de recevoir le prix Nobel de littérature. J’ai entrepris de me rattraper, sachant que les jurés suédois couronnent le plus souvent des écrivains réellement majeurs. Que ce soit le cas cette fois encore, il suffit pour s’en convaincre de lire La Mélancolie de la résistance, roman de 1989, traduit chez Gallimard en 2000 et repris en 2016 dans la collection Folio.

 

L’excès et l’ironie

 

La filiation saute tout de suite aux yeux. L’auteur hongrois s’inscrit dans une double lignée, qui le rattache d’une part aux grands écrivains russes (Gogol, mais aussi Dostoïevski), de l’autre à l’Europe centrale juive (Kafka et, peut-être plus encore, Canetti – celui d’Auto-da-fé). Tout baigne dans une atmosphère de quasi-fantastique expressionniste (« Près de lui les arbres, avec leurs troncs inclinés, couraient, leurs branches se balançaient mystérieusement dans le froid saisissant, les poteaux électriques s’écartaient, tous galopaient »). Les personnages, penseurs exaltés, innocents d’inspiration très slave, discoureurs inquiétants, frôlent volontiers la caricature (« Elle portait ses vêtements habituels, polo molletonné, gilet jaune citron, manteau rouge brique »). Et de façon générale tout est imprégné d’une forme d’exagération tendant au grotesque (« L’interdépendance de leurs deux corps se soutenant mutuellement faisait jusqu’à disparaître leur identification […] pour les fondre en une seule et bizarre forme binaire »).

 

Et puis, l’ironie, laquelle constitue une tonalité de fond. Elle repose sur un usage particulier du point de vue, qui, passant d’un personnage à l’autre, se situe toujours à la limite du discours intérieur, comme l’attestent les fréquentes expressions figurant entre guillemets, autant de clichés caractérisant le personnage ou ses façons de s’exprimer. Le narrateur n’intervient jamais directement mais est toujours là, à distance. Et cette distance est marquée avant tout par le style, que la traduction, en dépit des fautes de français qui l’émaillent, s’emploie avec une sorte d’enthousiasme à restituer : phrases longues, incessantes incises, sophistication des tournures créant un écart supplémentaire par rapport au fond du propos.

 

La baleine et le monstre à trois yeux

 

Quel propos ? Nous sommes dans une petite ville de la province hongroise, au vu des noms propres, à une époque imprécise mais sans doute de peu postérieure au changement de régime : les petits soldats qu’on offre aux enfants arborent encore l’étoile rouge. L’atmosphère est lourde. Les présages inquiétants se multiplient, plus rien ne marche très bien, les ordures s’accumulent sous la glace. Pire, des « groupes d’hommes silencieux » se répandent dans les rues, et convergent autour d’une attraction foraine : une gigantesque baleine naturalisée est offerte à l’admiration des foules, mais il est aussi question d’un monstre (à trois yeux), « le Prince », qui donnerait à ses partisans de mystérieuses directives…

 

Que tel soit ou non le cas, des violences éclatent. Tout tourne vite au chaos. Et ce chaos ne fait que révéler la vraie nature du monde, humain ou naturel. Car le monstre est la norme, la cruauté le fond de l’être humain, et l’univers, privé de sens, ne connaît d’autre loi que la force. C’est en tout cas ce dont les personnages extérieurs aux événements se sentent brutalement convaincus : on se trompe en jugeant que « le fondement de la réalité [est] l’éternelle dégradation » car cela revient à supposer « qu’il existe des choses positives » ; or « seul le mal trouv[e] une explication, non le bien, c’est pourquoi il n’y [a] ni bien ni mal »…

 

Fable

 

Dystopie, dit-on volontiers de ce livre ou d’autres de László Krasznahorkai. On pourrait aussi parler de fable. Peut-être politique, à coup sûr métaphysique. Certains personnages s’abandonnent au désordre et à la violence qui sont la vérité du monde et dont eux-mêmes seront victimes. D’autres refusent cette vérité ou tentent de se la masquer derrière des rêves d’harmonie, tel Veluska, idiot au sens dostoïevskien, qui se grise de rêveries sur un supposé ordre cosmique. Une illusion dont il reviendra (« Maintenant il avait les pieds sur terre »). D’autres croient pouvoir se retirer du jeu, comme Eszter, jadis musicien et directeur du conservatoire, qui a renoncé à tout vie publique et envisage de « transformer [sa] maison en forteresse » afin d’y goûter le « bonheur presque simpliste des choses ». Solution tout aussi illusoire.

 

On n’échappe ni au désordre… ni à l’ordre. Si ses défenseurs sont constamment ridiculisés, traités de « champions (…) en matière de crétinerie », « fossiles venimeux » ou « débiles puants », certains savent utiliser la violence et le chaos pour parvenir à leurs fins. Ainsi la redoutable madame Eszter, qui s’impose à la tête de la répression venue mettre fin aux troubles, et sera bientôt, comprend-on, à la tête de la ville elle-même.

 

Entre anarchie suicidaire, optimisme illusoire et retrait impossible, le seul moyen d’échapper à la violence privée de sens est de l’accompagner. Si la « résistance » est « mélancolique », c’est d’abord parce qu’elle est impossible. Pessimisme fondamental, d’autant plus sensible que ce récit plein de bruit, de fureur et, par moments, de rires, est mené sur un ton soutenu, voire presque précieux. Le dire exempt de longueurs serait exagéré… Mais elles sont presque indispensables. On ne parle pas sobrement de l’excès. L’ampleur, ici, ajoute à l’effroi.

 

P. A.

 

Illustration : https://navicup.com

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