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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Cœur d’ourse, Nikolaï Baturin, traduit de l’estonien par Guillaume Gibert (Paulsen)

Michel Guérin publiait, à Chamonix, des récits d’aventures montagnardes. Frederik Paulsen était amateur d’aventures polaires. En 2005, tous deux ont fondé une maison d’édition spécialisée dans le voyage et l’exploration de la nature (1). Et ils ont trouvé, je ne sais comment, le chemin de ma boîte aux lettres pour y déposer, il y a déjà quelques mois, un livre hors norme – le premier de son auteur traduit en français.

 

Poète, dramaturge et scénariste estonien, Nikolaï Baturin est né en 1936 et mort en 2019. Cinq ans de service militaire dans la marine soviétique. Participe ensuite à des expéditions géologiques dans la taïga sibérienne. Y vit, enfin, pendant quinze ans comme trappeur. Tire de son expérience et publie en 1989 un volume énorme.

 

Car, hors norme, le livre l’est d’abord par son volume. 666 pages... On concevra qu’il m’ait fallu dégager du temps pour le lire. Mais l’ouvrage est atypique aussi par sa conception. Où le ranger ? Dans la catégorie roman, comme la page de garde y invite, et la postface du traducteur, dont on admirera le travail ainsi que le très beau français ?... Les onze « haltes » qui structurent le texte ont beau se suivre chronologiquement, elles pourraient se lire comme de longues nouvelles, et on serait tenté pour un peu de voir dans Cœur d’ourse un curieux exemple de forme brève soudain atteinte de gigantisme.

 

De la chronique au roman

 

Le héros, qu’on ne quitte jamais, se nomme Niika. Mais il est rebaptisé Naganassan par les nomades evenks qu’il côtoie dans la taïga, et accompagné de façon intermittente par le double fantôme que ce deuxième nom suscite (« C’est celui qui te conduit quand tu ne sais pas où aller », explique un vieux sage). Niika-Naganassan passe l’hiver à chasser les zibelines, qu’il livre au magasin d’État seul habilité à en faire le commerce. L’été, il sert de guide aux géologues ou aux chercheurs d’or. D’une « halte » à l’autre, les années passent, au rythme des saisons. Aux longues périodes de solitude en pleine nature succèdent les séjours au village (peuplé essentiellement de déportés). La chronique provinciale façon Gogol alterne avec le récit d’aventures entre Tourgueniev et London, peuplé de rennes, de loups, de harfangs, d’ours… sans oublier les indispensables chiens.

 

N.-N. vit avec Gitia, l’institutrice, puis elle le quitte. Laima, la petite-fille du forgeron, l’aime, provoquant la jalousie de Gauk, le garde-chasse. N.-N. trouve dans une de ses cabanes un zek évadé, qu’il envisage de livrer, avant de s’en faire un ami. Il rencontre une ourse noire qui s’éprend de lui et ne le quitte plus. Il recueille une Evenk solitaire atteinte par le « mal des neiges », la ramène à la vie, a avec elle une petite fille, qu’il appelle… Ursula. Car le destin de la mère et celui de l’enfant sont « étroitement lié[s] à celui de la forêt », si bien que, lorsque toutes deux disparaissent un beau jour, la fin de l’ourse aussi est proche. Comme celle du livre. Naganassan cesse de se manifester dans la vie de Niika. Celui-ci a trouvé une forme d’existence où la vie sauvage et l’appartenance au monde des hommes s’équilibrent. Il n’a plus besoin d’être « conduit ». Son éducation est achevée.

 

Faits et gestes

 

Tout cela forme donc peut-être quand même une sorte de roman, après tout. Le passage de la première personne dans les « haltes » du début à la troisième dans la partie centrale, puis le retour (dialectique ?) au je pour la fin suggèrent une quête de soi finissant par atteindre son but. L’apparition en chemin du thème de l’écriture le confirme : N.-N. s’est procuré une vieille machine, sur laquelle il tape frénétiquement dès qu’il le peut : « Je songeai à mettre par écrit ma propre vie (…), mes pensées, mes émotions, mes sensations et mes impressions telles qu’elles m’étaient advenues. Et aussi ce qu’il y avait par-delà ».

 

La quête dont nous parlons, liée essentiellement à la nature, est placée en effet sous le signe d’un certain mysticisme inspiré par le chamanisme des peuples sibériens. On avouera que ce dernier aspect, auquel l’auteur tient à l’évidence beaucoup, n’est pas nécessairement le plus convaincant. Et on passera rapidement sur certaines considérations générales énoncées d’un ton pénétré et l’index levé vers le ciel (« Le bien et le mal sont des forces comparables qui ne sont pas ennemies, comme on le prétend, mais qui se complètent dans l’intérêt du grand équilibre universel »…)

 

Comme Niika, on réservera toute son énergie à la taïga. C’est elle le grand personnage. Les paysages, souvent magnifiques, sont rares : le monde naturel est présent avant tout dans ses interactions avec l’homme qui l’habite. L’huile obtenue en chauffant « les viscères des poissons gras » attire les zibelines par son odeur ; les pignons de cèdre, préalablement torréfiés « dans une grande marmite en fonte », font « de très bons appâts pour piéger les écureuils ». On remplit des hottes de baies, on suit l’ours à la trace, on franchit les torrents sur un arbre abattu… Ce roman singulier est une admirable histoire de faits et de gestes. Ils en disent autant et mieux que tous les discours.

 

P. A.

 

(1) Les éditions Paulsen me signalent quelques erreurs et me demandent de les rectifier: Guérin, me disent-elles, existe depuis 30 ans, et Frederick Paulsen a racheté cette maison d’édition en 2015 alors que les éditions Paulsen existaient déjà.

Les éditions Paulsen, ajoutent-elles, sont une maison d’édition spécialisée en littérature de voyage et d’exploration. Leur ligne éditoriale se développe autour de biographies, de récits, de romans et de livres illustrés. Cœur d’ourse est paru dans la collection fiction La Grande Ourse.

 

Illustration : https://www.istockphoto.com

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