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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Le Squelette caché de la vie, Harriet Armstrong, traduit de l’anglais par Juliette Bourdin (Mercure de France)

Il y a deux manières de lire ce premier roman d’une écrivaine britannique de vingt-cinq ans, représentante patentée, à en croire la quatrième de couverture, de la fameuse « génération Z ». Lectures un peu déprimantes l’une comme l’autre, ce qui n’enlève rien, au contraire, à la force, à la radicalité ni même à l’humour dont le récit est empreint.

 

Luke et les cours

 

La narratrice en est une jeune femme anonyme qui entre en dernière année de fac. Dans la cuisine de l’appartement où elle loue une chambre, elle rencontre Luke. L’année universitaire s’écoule entre cours et rapports avec ce nouvel ami. En s’achevant en fin de volume elle mettra fin à l’une comme aux autres. Des cours, l’héroïne espérait la découverte d’un sens – quelque chose comme l’accès au « squelette » du titre français. « J’avais toujours l’impression que tout ce qui m’entourait possédait un noyau caché, que les significations les plus importantes et les plus essentielles étaient dissimulées et qu’il fallait s’efforcer de les mettre au jour. J’avais hâte qu’elles me soient toutes révélées »… Conséquence d’une telle vision des choses : notre amie à « du mal à déterminer ce [qu’elle veut] apprendre ».

 

Et sa relation avec Luke, qui prend de plus en plus de place, connaît des tâtonnements parallèles. Ni seulement amicale ni vraiment amoureuse, elle commence dans l’euphorie. Mais bientôt viennent les perplexités, l’insatisfaction, le manque. La pratique du sexe, jusque-là étrangère à l’héroïne, « enclencherait peut-être une nouvelle dynamique »… Cependant les rapports avec des inconnus rencontrés sur Tinder ne produisent aucun effet positif (« C’était vraiment désespérant que Nick veuille sortir avec moi tandis que Luke (…) n’en avait pas la moindre envie »). Luke prend ses distances, l’histoire entre eux connaît encore quelques moments énigmatiquement heureux, puis s’achève lors d’une désastreuse fête d’anniversaire (« Plus aucune réalité extérieure ne nous unissait »).

 

On peut comprendre tout cela comme le fait la quatrième de couv’ : « expérience féminine », « impossible communication entre filles et garçons »… Que veut, en effet, celle qui nous parle ? Elle veut, dit-elle, « Luke dans sa cuisine, avec (…) le soleil qui darde ses rayons et réchauffe tout, illumine tout, jusqu’à la moindre de ses taches de rousseur ». Quand la copine à qui elle se confie lui conseille bonnement de sortir avec son ami, elle se sent « vraiment déprimée »… Bref, tout semble se passer comme si les rapports qui pouvaient la combler ne se pliaient pas aux modèles prévus et socialement identifiables.

 

Aucun lieu, nulle part

 

Cependant Luke lui-même, toujours plus ou moins épris d’une ancienne compagne quoique passant tout son temps avec sa nouvelle amie, ne semble pas plus satisfait que cette dernière… Il y a une autre lecture possible, et peut-être encore plus sombre, de ce livre qui s’ouvre et se referme sur la contemplation du « néant ». Ce n’est pas caprice d’autrice si l’héroïne n’a pas de nom. Où est-elle ? Hors du monde, qu’elle observe à distance, comptant sur ses recherches intellectuelles pour acquérir « la sensation de faire partie de la vie » mais ne pouvant se défaire du sentiment que tout demeure « illisible ». Et elle est aussi à distance d’elle-même, « ne sachant pas quoi faire » de ses humeurs et considérant avec perplexité la « question du genre » – « Je n’avais jamais eu l’impression de produire une version féminine de moi-même dans ma vie ».

 

« Mon corps s’exprimait dans une langue que je ne contrôlais aucunement et que j’avais moi-même du mal à comprendre », constate-t-elle. Ce corps qui reste impénétrable, refuse de s’ouvrir malgré les tentatives auxquelles celle qui l’habite se livre elle-même avec « la mine émoussée d’un crayon », et pour lequel le sexe représente « un mur indestructible »… En toutes circonstances, notre amie s’observe de loin avec une acuité mêlée d’humour glacé et glaçant : « Allongée sur ce lit, je me suis efforcée d’imaginer comment une situation comme celle-ci pourrait réussir un jour à m’exciter et m’épanouir » ; « Nous nous sommes (…) déshabillés. J’ai soigneusement déposé mes vêtements en une jolie petite pile à côté de mon sac à dos, afin de pouvoir à tout moment jeter un œil dans cette direction et embrasser toutes mes affaires d’un seul regard. C’était si bon d’avoir tous ces effets personnels pour m’ancrer, j’avais de la chance d’en posséder autant »…

 

Le sexe est « un divertissement presque fantaisiste », le corps « un objet cocasse et fade qui exist[e] à la marge », le seul moment de jouissance vient dans la solitude et la masturbation. Loin d’autrui, loin d’elle-même, notre héroïne flotte dans une sorte de non-lieu, qui serait un étrange enfer s’il n’était aussi et d’abord un espace possible d’écriture. Ce texte, qui laisse toute la place aux faits, aux gestes, aux détails concrets semblant autant de signes incompréhensibles, esquisse aussi, à sa manière, une poétique. Celle qui nous parle fréquente un club littéraire où elle lit parfois, pour la plus grande stupeur des auditeurs, les nouvelles que lui inspirent ses propres aventures, crues, brutes, « factuelles et dépourvues de métaphores ». Elle s’enthousiasme pour Mon année de repos et de détente, d’Ottessa Moshfegh(1), roman, dit-elle, « sur l’expérience même d’exister et de savoir que l’on ne peut être qu’une seule personne ». Le titre original de ce roman-ci, To rest our minds and bodies, y fait déjà allusion. Si Harriet Armstrong attribue ainsi, par la voix de sa narratrice, à un autre livre ce qui est au cœur du sien, c’est pure et simple modestie. Ce récit de l’incapacité et de la douleur d’être simplement , elle était fort capable de l’écrire elle-même. Elle vient de nous le prouver. Brillamment.

 

P. A.

 

(1) ...dont j’ai parlé lors de sa publication française en 2019 chez Fayard, voir ici.

 

Illustration : Lucian Freud, Girl in Attic Doorway, 1995

(https://culturemirifique.over-blog.com)

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