Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Sur le bandeau figure une exclamation signée Amélie Nothomb : « Un ébahissement absolu. Quel tour de force ! » Rien d’étonnant à ce que l’autrice de Frappe-toi le cœur et de Psychopompe (1) ait apprécié ce très singulier premier roman d’une trentenaire britannique : comme ses propres livres, celui-ci est, pour une part au moins, un conte de fées. Maya et sa fille vivent seules dans une petite maison cachée au fond d’une forêt inexplicablement impénétrable. Sauf si on admet qu’elles y sont protégées par la « barrière » où elles ont placé des « Veilleurs » – « Croûtes, peau, plumes. Queues de rat, ongles, dents de lait ». Et, surtout, par le fantôme d’une femme dont Maya, à son arrivée, a trouvé le corps desséché dans la maisonnette. Cette « femme grise », devenue sa « deuxième ombre », veille, dirait-on, sur la mère et la fille.
Quelque chose de pourri
De l’autre côté de la « barrière » s’étend le monde des « Pourris ». Maya est arrivée de là-bas des années plus tôt, après une enfance et une adolescence tourmentées suivies d’un viol brutal au début de l’âge adulte. Depuis, elle fait tous ses efforts pour préserver l’enfant qui en a été la conséquence : « Dans le noir derrière la barrière rôde la chose Pourrie. Dors tranquille (…), Ma Fille, rien ne peut t’arriver ici ». Ma Fille est le seul nom que l’adolescente portera tout le long du récit.
Au canevas du conte merveilleux se mêle le motif de l’île déserte, et tous les ressorts du roman de survie jouent dans ce texte où l’on pose des collets, où herbes et plantes servent à la toilette ou à la lessive, et où l’on apprend à lire sur les étiquettes de quelques boîtes de conserve trouvées jadis dans la cabane. Mais l’histoire fait aussi songer à ces fictions de l’époque des Lumières qui, comme La Dispute, de Marivaux, mettent en scène des enfants grandis dans la pure Nature et découvrant soudain les charmes et les perversités de la civilisation. Ça devait bien arriver malgré tout : un Pourri s’introduit dans l’Éden de Maya. Elle tente de le tuer, et il ne devra son salut qu’à l’intervention de la femme fantôme. Le voilà simplement blessé : il va falloir le recueillir… Ce Pourri n’est en fin de compte pas si pourri, il s’appelle Wyn et n’est pas arrivé là complétement par hasard, même s’il l’ignore encore. Son regard extérieur voit ce que Ma Fille ne peut pas voir et que Maya ne veut pas voir : l’enfant de seize ans « se comporte comme une enfant » et on dirait que sa mère veut « la garder comme ça ». « Je ne pense pas que ce soit bien », assène Wyn.
À son contact, Ma Fille commence à se détacher de celle qu’elle appelle Myma. La fin de l’enfance-utopie-paradis paradoxal est proche. Cependant elle ne se terminera pas de la manière que chacun imagine. Ce très gros roman, avec sa subtile dialectique du dedans et du dehors, ne prend, c’est sa première vertu, jamais tout à fait la direction qu’on pourrait attendre. Au rebours de tant d’autres cas, sa longueur est indispensable : c’est tout un monde que nous avons ici à découvrir. Maya-Myma a tissé autour de sa fille un autre univers, dont la complexité va au-delà des simples exigences de la survie. Entre leurs corps et la forêt elle a créé une continuité où la distinction être humain / nature perd son sens. Maya peut « sentir tous les morceaux d’elle dispersés dans les bois comme des miettes (…). Elle [sent] ces particules comme si elles faisaient encore partie d’elle, comme si la clairière et les bois étaient un ensemble de terminaisons nerveuses articulé autour d’elle ».
Les choses et les mots
Ce monde a ses rituels : « Veilleurs », « besognes », jeux quotidiens du « Ceci-Cela ». Ma Fille s’attribue des noms complémentaires (« Larve, Os, Racine, Silex, Boue, Dent… ») qui sont les siens tant qu’elle porte sur elle un objet donné, qu’elle place ensuite dans un « Musée ». Les objets, de façon générale, tiennent une grande place dans cet univers infantile plutôt qu’enfantin. « Bouteille de boue », « dent de renard », « fagots de plumes, de pattes d’araignées, d’os de lapin »… Quignard les aurait peut-être appelés des « sordidissimes », du nom qu’il donne à ces débris infimes, méprisés, méprisables, qui renvoient pour lui au monde de la toute petite enfance, avant le langage. Cependant Maya lie « ces minuscules lambeaux » et les « ajout[e] (…) à ses gerbes et assemblages », dont elle compose la « barrière ». S’ils sont investis d’un pouvoir magique, ils forment donc également une chaîne — et l’on pourrait sans doute aussi bien, à leur propos, parler de signifiants.
C’est là que le livre de l’écrivaine britannique révèle toute sa profondeur. Il raconte, bien sûr, le choc de deux langages, et quand Ma Fille ne comprend plus le sens des questions que lui pose Wyn, elle se met, dans son désarroi, à « aboyer » ou à « hurler ». Mais, surtout, en décrivant le monde Maya-Ma Fille, Rowe Irvin décrit la fabrication et le fonctionnement de son propre roman. Comme ses héroïnes ont fait de leur domaine magique, elle le construit, sous nos yeux, en entrelaçant différentes voix et temporalités (un présent où s’exprime Ma Fille, un passé lointain et un passé plus proche mettant en scène Maya à la troisième personne) ; et plus encore en organisant les retours et les entrelacements de motifs et de mots récurrents : la figure omniprésente du renard, celles de la dent, du lapin, l’opposition et la complémentarité des couleurs grise et rouge… Autant de signes énigmatiques et insistants qui composent à eux tous un véritable langage intérieur à l’œuvre, lui conférant une complexité et une puissance exceptionnelles. Qu’écrira cette jeune femme dans son deuxième roman ?
P. A.
Illustration : photo Marion Hérold