Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
En 2022, j’avais déjà beaucoup admiré Tenir sa langue (1), où elle racontait comment une enfant arrivée de Russie avec sa famille partait à la conquête de la langue française sans perdre son russe pour autant. On retrouve cette année dans À voix haute (2) la même héroïne-narratrice à présent étudiante à l’école du Théâtre national de Moscou, puis on la suit à travers l’ancienne Union soviétique sur les traces d’un trisaïeul mort au goulag.
La position particulière de Polina Panassenko entre deux cultures et deux langues explique-t-elle son attention extrême et décalée aux réalités qu’elle dépeint, le mélange de distance et d’empathie, l’art de l’étrangeté qui sont d’ores et déjà ses marques de fabrique ? Autant de qualités en tout cas qui me rendaient très désireux de lui proposer un entretien, qu’elle a bien voulu accepter.
Comment en êtes-vous venue à écrire ?
C’est plutôt l’écriture qui est venue à moi… comme lien au monde extérieur. Enfant, j’ai senti que l’écriture et la lecture me donnent la possibilité d’établir un contact avec un monde qui dépasse celui de la maison et de la famille, qui ne suit pas leurs règles.
J’ai commencé par écrire de courts textes, en russe, inspirés des contes russes enregistrés sur vinyles que j’écoutais. Ensuite il y a eu de ces débuts de « romans » qui tournent souvent court au bout de quelques phrases…
Plus tard, quand j’étais lycéenne, j’ai envoyé une nouvelle à un concours sous un faux nom et elle a été retenue. J’ai fini par dire que c’était moi qui l’avais écrite mais j’avais eu besoin de passer par le pseudonyme. Peut-être par peur que la nouvelle ne soit pas retenue mais surtout, je pense, par peur d’avouer, au lycée, que j’avais eu le désir d’écrire.
Comment écrivez-vous ?
La porte fermée. D’abord il y a un long stade de prise de notes, puis, il y a obligatoirement une période « porte fermée ». Le troisième stade, c’est la lecture à haute voix : je me lis à moi-même, à haute voix, mon propre texte. J’ai besoin d’entendre comment ça sonne. C’est un critère dont je ne peux pas me passer.
Écrire, est-ce pour vous un travail ?
Oui. Léger ou pesant, une source de plaisir ou de souffrance, mais en tout cas un travail. En fait tout repose sur un délicat équilibre entre nécessité et désir, liberté et contrainte. C’est ce mélange indispensable qui appelle et suscite une forme de discipline, venue de l’intérieur et non pas imposée du dehors (c’est la seule que je supporte). Quand je sais qu’il « faut le faire », je le fais, alors je travaille du matin au soir pendant des jours. Et j’ai besoin d’un plan, mais pour ne pas le suivre…
Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?
(Long silence, ndlr) Non. Aimer des auteurs ne veut pas dire se sentir proche d’eux. Il y a des livres qui ont énormément compté pour moi, mais je ne peux pas dire que je me sente proche de leurs auteurs pour autant.
Mes premières lectures ont eu une grande importance. Ç’a été d’abord un abécédaire soviétique. Il était en vers, si bien que les mots étaient dès le départ associés au son. Puis il y a eu les livres d’Astrid Lindgren : Fifi Brindacier et surtout Ronya, fille de brigand, le livre que j’ai le plus lu et relu dans mon enfance. Ces ouvrages étaient très célèbres en Union soviétique et ont continué de l’être en Russie. Ils avaient été traduits par Liliane Lounguine, dont les Mémoires, Mot pour mot, ont aussi été une lecture très importante pour moi plus tard.
Et puis il y a eu Tchekhov, en tant qu’auteur de nouvelles plutôt que comme auteur théâtral, et d’autres écrivains russes, comme Dovlatov, Daniil Harms et Zochtchenko.
Des auteurs français ?... Je pense à Luba Jurgenson ou à Georges-Arthur Goldschmidt, qui sont aussi des traducteurs…
La vie de votre narratrice présente des similarités indéniables avec la vôtre, vous racontez dans À voix haute ses recherches concernant l’histoire de sa famille… Faut-il parler de roman autobiographique ? d’autobiographie pure et simple ? d’autofiction ? ou encore de non-fiction créative ? Comment vous situez-vous par rapport à ces différents genres ?
Ce n’est pas mon travail de me situer dans les genres littéraires. Mon travail, c’est d’écrire le livre. Pour ce qui est d’À voix haute, j’en parle toujours comme d’un roman. Quand on me suggère d’autres genres j’ai l’impression qu’on me tend un contrat que je n’ai pas signé. Il y a dans ce livre une matière documentaire, des textes traduits et transcrits de documents officiels d’origine, fruit de dix ans de recherches que j’ai effectuées, dans les archives soviétiques, sur un membre de ma famille. Autour de ce matériau que je considérais comme non fictionnalisable, je me suis donné pleine liberté fictionnelle, pour ce qui est des personnages comme de la narration.
Mais au fond la question des genres littéraires est une question qui ne m’intéresse pas vraiment, ne m’importe pas vraiment.
Il y a beaucoup d’émotion dans ce que vous écrivez, mais aussi beaucoup d’humour. Pensez-vous que votre histoire, entre deux cultures et deux langues, vous prédispose particulièrement à cette tonalité qui se caractérise par une certaine forme de distance et d’étonnement face au monde ?
Le fait de naviguer entre plusieurs langues suscite peut-être un décalage qui invite au pas de côté. Ça implique la possibilité d’un autre regard, un déplacement du regard et de l’écoute qui empêche de considérer qu’il y a une vérité unique, un point de vue unique en tout.
Dans ce livre, je crois que l’humour était peut-être aussi un moyen d’injecter de la vie dans une quête qui portait sur l’héritage de plusieurs générations, avec beaucoup de silences, de non-dits impossibles à soulever… Pour créer une brèche dans ce bloc de marbre mortuaire, l’humour était sans doute nécessaire.
Vous êtes aussi comédienne. Quel rapport y a-t-il pour vous entre l’écriture et la pratique du théâtre ?
Le rapport, c’est d’abord le contact charnel, physique, avec la langue. Quand j’écris, mon corps est mobilisé (voir ce que je disais tout à l’heure à propos de la lecture à voix haute).
Cela dit, je ne joue plus depuis que je publie et me consacre à l’écriture. Je me contente de performer mes propres textes. C’est cela qui m’intéresse pour le moment.
Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Je m'occupe d'une traduction dont j’aimerais bien qu’elle aboutisse. Il s’agit d’un texte paru en Russie et dont l’auteur est un artiste qui intervient sous le pseudonyme « Le Crayon bleu ». Il s’intitule Eugène Onéguine. Black out. Le texte du roman en vers de Pouchkine a été caviardé, en noir, comme par la censure. Et ce qui subsiste compose un texte nouveau, où il est question de la Russie actuelle.
D’autres projets romanesques ? Je n’en parle jamais. On en revient à l’équilibre entre désir et nécessité : le maintenir suppose entre autres choses de savoir quand on parle du travail en cours et quand on n’en parle pas…
(1) Prix Femina des lycéens 2022, L’Olivier, voir ici
(2) Toujours L’Olivier, voir ici
Illustration : photo Maylis Rolland