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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

À voix haute, Polina Panassenko (L’Olivier)

On la retrouve d’abord à peu près où on l’avait laissée… Nous sommes en 2002. La narratrice-héroïne de Tenir sa langue (1) est au collège. Sa mère est déjà morte. Confiée, lorsque son père s’absente, à une amie de ses parents, elle retourne pendant les vacances chez son grand-père, à Moscou, d’où elle était arrivée avec ses deux parents des années plus tôt.

 

Tout commence comme un classique récit d’adolescence, et on se dit que Polina Panassenko va prolonger le travail autobiographique ou autofictionnel qu’elle avait entrepris dans son premier livre. Même si une phrase lâchée comme par hasard : « Quand on aime son pays, on ne cache pas ses crimes », vient, avec la citation de Kafka mise en exergue, suggérer que tout ne sera pas aussi simple.

 

Devenir une actrice russe

 

De fait, ce nouvel ouvrage, qui, comme le précédent, n’est pas sous-titré roman, peut sembler cocher, comme on dit, beaucoup de cases à la mode : l’histoire familiale, les recherches entreprises pour la reconstituer… On pourrait craindre d’être dans cette creative non-fiction qui n’a le plus souvent de créative que le nom, et où la généalogie et la sociologie molle se mêlent à un sentimentalisme sentencieux, le tout dans une langue purement informative suivant son cours au rythme sûr et confortable des tapis roulants.

 

Seulement voilà, la littérature peut s’emparer de tout et transfigurer toutes les histoires vraies. À condition qu’on soit bien en littérature, comme c’est le cas ici. On le voit tout de suite à la construction du livre. Le leurre du récit d’initiation adolescente débouche sur un texte où le thème du théâtre (l’autre métier de Polina Panassenko) croise habilement le travail de mémoire, le témoignage et le portrait oblique d’un pays. La jeune narratrice fréquente le club-théâtre du collège. Mais, en Russie pendant les vacances de Noël et contemplant une photo de son grand-père sur le point de partir pour un service militaire qui durera, sans qu’il le sache encore, le temps de la guerre, elle éprouve soudain le sentiment d’être « la descendante d’une famille qui a tout donné pour un pays où [elle-même] ne [vit] plus ». D’où, peut-être, le désir soudain de poursuivre son apprentissage de comédienne au Théâtre national de la capitale russe, où Stanislavski mit au point sa célèbre méthode.

 

Après de laborieuses recherches de professeurs, qui nous valent au passage quelques portraits désopilants, c’est l’examen d’entrée, et la réussite. En 2012, notre héroïne est à l’école de ses rêves, où règnent une ambiance et une discipline dignes de la défunte Union soviétique. Les « maîtres » exercent leur tyrannie, les filles « ont un rôle de garniture », tout le monde apprend à jouer la comédie dans tous les sens de l’expression.

 

Trouver les mots

 

Ce qui n’étonne pas dans une société sur laquelle le récent passé totalitaire pèse encore de tout son poids. On évite de parler « à voix haute » près de la porte d’entrée des appartements, certains vieillards pleurent lorsque retentit la sonnette, on trouve quelquefois dans les magasins « des porte-clés avec des portraits de Staline », on craint toujours les « saboteurs »… Les élections de 2012 voient Poutine revenir au pouvoir après l’intermède Medvedev, la future actrice s’en indigne, elle participe à des manifs… et le récit glisse encore dans une nouvelle direction. Car la photo du grand-père a fait ressurgir le fantôme de l’arrière-arrière-grand-père, mort dans l’extrême Orient de l’Union soviétique, où il avait été déporté en tant que koulak dans les années 1930. Et la narratrice entreprend de reconstituer l’histoire de ce trisaïeul, du procès à la condamnation et au décès.

 

Nous suivons ses recherches dans de vastes bâtiments aux couloirs labyrinthiques, où elle se heurte à une bureaucratie alternativement hostile ou compréhensive, et apprend à déchiffrer des dossiers dont « chaque mot est raboté » car tout n’est « qu’abréviations et acronymes ». Il s’agit de combler des blancs : ceux d’une parole qui a pris l’habitude de « slalomer (…) entre les mots », contournant « ce qu’on ne nomme pas », et ceux de la langue elle-même, laquelle n’a pas de vocables pour désigner « les morts qui naissent dans la vie des vivants » : « Il leur manque un mot dans le dictionnaire. Un mot pour eux, un autre pour le moment de leur apparition dans la vie du vivant et encore un troisième pour l’impact qu’ils y produisent ».

 

Comme Tenir sa langue, cet À voix haute si bien intitulé est une réflexion sur le langage. Il l’est par son écriture même, toujours dans un équilibre irréprochable entre l’émotion et l’humour. C’est là qu’on retrouve Kafka. L’humour, en effet, est ici l’expression de l’étrangeté. Elle est omniprésente dans le récit des voyages qui entraînent notre amie jusqu’au cœur de la Kolyma. Trains où l’on passe des jours entiers et où l’on croise un « homme qui vend des semelles orthopédiques », un autre « qui transporte avec lui deux seaux de marinade »… Bus improbables, lieux perdus où chèvres et vaches divaguent entre des maisons de bois vides. Partout, c’est le vide qui frappe et s’impose. Là où s’étendaient des camps, « il n’y a rien. Rien n’indique ce qui a eu lieu ». La narratrice de Polina Panassenko voit ce vide, parce que, jeune, semi-étrangère, suspendue entre deux cultures et deux langues, elle est toujours simultanément un peu là et pas là. Position à l’image de la quête qu’elle mène sur les terres de la mémoire. Position, surtout, de l’écrivaine qu’elle et son autrice confirment être, et avec quel brio, dans ce nouveau récit.

 

P. A.

 

(1) L’Olivier, 2022, voir ici

 

Illustration : le transsibérien en Sibérie (https://journals.openedition.org)

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