Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Les éditions La Table Ronde /Quai Voltaire republient aujourd’hui dans une traduction de David Fauquemberg le premier texte d’Eduardo Halfon. Ce récit d’une soixantaine de pages, édité en 2003 sous le titre de Esto no es una pipa, puis en 2007 sous celui de Saturno, était déjà paru en français dans une traduction de Françoise Garnier en 2011 (Verdier, MEET-Bilingues).
Toute une part essentielle de l’œuvre du grand écrivain guatémaltèque est déjà là. Une œuvre où la violence et la mort d’une part, la paternité et la transmission par les pères de l’autre, sont des thèmes omniprésents, qui convergent dans celui du double héritage où l’écriture plonge ses racines, entre jeunesse latino-américaine et appartenance au judaïsme. Voir à ce sujet Un fils comme un autre (1) et Tarentule (2).
« … avec vue sur la place »
Mais en 2003 c’était déjà par une lettre au père que notre auteur entamait son parcours en littérature. Et aux reproches qu’il y adressait à un géniteur lointain, indifférent, voire violent, se mêlaient les évocations d’innombrables suicides d’écrivains. Hemingway, Mishima, Kawabata, Nerval, Zweig, Celan, Primo Levi, tant d’autres… Qu’ils sont nombreux, les auteurs à avoir mis fin à leurs jours ! Leur succession devient, sous la plume de Halfon, une véritable danse macabre, qui s’emballe peu à peu dans des enchâssements où s’accroît l’effet de vertige.
« Après avoir demandé à un médecin de dessiner sur son maillot de corps l’emplacement exact du cœur, le Colombien José Asunción Silva se suicida avec le vieux pistolet de son père. Le Chilien Pablo de Rokha se tira une balle dans la tête (…). Le Grec Kóstas Karyotàkis, en plein cœur, à l’ombre d’un eucalyptus. L’Américain Hunter S. Thompson, dans la tête, assis devant sa machine à écrire… » Les récits de plus en plus précis et documentés alternent avec les souvenirs d’enfance et d’adolescence du narrateur. Jusqu’à un glissement de la troisième à la première personne où se marque le passage de l’autofiction au roman biographique : « Il demanda une chambre au troisième étage. Exact, troisième étage, je voulais une chambre avec vue sur la place » – il s’agit de Pavese.
« … dans la seule caverne… »
Mort volontaire, rapport au père, qu’est-ce qui unit les deux motifs ? Naître, c’est déjà tuer un peu le père (« Vous êtes mort lorsque je suis né »). Et tel est encore plus nettement le cas pour peu que l’on soit écrivain. « Je cherchais vos mots », dit Halfon à son père. Mais ce dernier ne lui envoyait que des chèques, signés par lui. « Le père est un nom ». D’où, peut-être, le projet de se faire, en alignant les mots manquants, un nom lui-même… Tuer le père pour devenir créateur, donc. Et se doter ainsi d’autres pères, les écrivains disparus, dont les voix, de plus en plus impérieuses et présentes, hantent Saturne. Cependant, dans cette lutte du père, par définition dévorateur, et du fils, il arrive que le père l’emporte…
La position de qui écrit est toujours plus ou moins contradictoire. Écrire, c’est parler à un père absent, qu’il l’ait été de son vivant ou, comme dans le cas de Virginia Woolf, le soit devenu par son trépas. Et, en même temps, écrire revient à fuir la présence du père : « Je me suis réfugié dans la seule caverne où je me sentais protégé (…). Le monde de la mère : le langage, les mots, la littérature ». Seulement ce choix suppose de refuser tous les modèles, paternels par essence, et de se résoudre à n’être, comme le dit Halfon, « rien du tout ». Démarche toujours un peu risquée…
P. A.
(1) La Table Ronde / Quai Voltaire, même traducteur, 2022, voir ici
(2) Idem, 2024, prix Médicis étranger, voir ici
Illustration : Saturne dévorant ses enfants, Robinet Testard, 1496-1498
(https://lecomptoirdetitam.wordpress.com)