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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Demi-Lune au soleil, David Lopez (Julliard)

Voilà une bonne rentrée. La preuve : elle nous apporte un livre de David Lopez. Le cadeau est d’autant plus précieux que rare. Nous avons là, et ce n’est pas si fréquent, un écrivain qui sait prendre son temps : neuf ans depuis son apparition, avec Fief (1) ; quatre ans depuis Vivance (2).

 

On retrouve dans ce troisième roman l’atmosphère et les éléments du premier. Le groupe de copains aux surnoms improbables, Tac-Tac, Neuf Trois Quarts, Demi-Lune… Ils sont à présents au moins trentenaires, et ne vivent plus chez leurs parents. Mais ils habitent toujours la même petite ville avec son « lotissement de maisons mitoyennes ». Et ils sont toujours en proie à la même inexplicable inertie : « Il manque pas assez, faudrait un tout petit peu moins pour être convaincu de vouloir partir. Il y en a qui le font et on les encense, c’est au moins ça qu’on n’a pas osé ».

 

Quêtes en suspens et métaphore végétale

 

Un beau jour, au bistrot habituel, dans un moment d’exaltation-émulation, chacun se prend à énoncer un projet en forme de quête. L’un décide de faire de son fils le footballeur que lui-même n’a pas été ; l’autre de redevenir le rappeur qu’il rêvait d’être ; celui-ci fera le tour de la France à vélo en se filmant et en diffusant quotidiennement les vidéos ; celui-là deviendra enfin champion de boxe ; cet autre se mettra enfin à écrire un livre… Autant d’activités qui ont été ou auraient pu être exercées par l’auteur lui-même (voir l'entretien qu’il a jadis accordé à ce blog). Mais Demi-Lune, le héros-narrateur, que va-t-il faire de sa vie ? Pressé par les autres, encore sous le coup de sa rencontre avec une mystérieuse « fille du canal », il se lance : « J’ai dit l’amour. Je voudrais trouver l’amour ».

 

Le roman racontera ces quêtes, suspendues plutôt qu’abouties, malgré un happy-end en trompe-l’œil. Car, à nouveau, rien n’arrive vraiment, dans ce livre où les possibilités d’intrigues policières ou sociétales sont fermement et ironiquement écartées (« Nos morceaux en termes de paroles ça tournait beaucoup autour de la dénonciation d’injustices sociales qu’on n’avait pas vécues »). On pourrait croire que David Lopez, après une échappée sur les routes dans son deuxième livre, se contente de répéter ce qui a fait le succès du premier. Ce serait une erreur. S’il en reprend les thèmes et les procédés fondamentaux, c’est, comme la métaphore végétale et jardinière, récurrente, l’indique, dans le souci d’approfondir plutôt que d’élargir à d’autres horizons.

 

Le mérite de l’ennui

 

Aller plus loin, mais dans le même sens. Celui de la phrase, d’abord. Avec son oralité distordue, sa claudication systématique entre familier et soutenu, elle reste le grand souci de celui qui, parmi les écrivains dont il dit se sentir proche, cite Calaferte, Céline et Jouhandeau (3). Enrichir et creuser les personnages, aussi. Ce roman, plus encore que l’autre, est une grande histoire d’amitiés, entre ces garçons qui ne cessent de s’observer et de se moquer les uns des autres avec un humour aussi désopilant qu’attendri. Tous sont autour de Demi-Lune comme autant d’images possibles de ce qu’il aurait pu devenir – il les reflète tous, et reste à distance de chacun : « Moi à part rouler des joints et reconnaître mes limites, je n’ai pas de talent particulier ». Notre ami vit « de missions d’intérim, de chantiers au mois », fait de temps en temps le livreur de cannabis. « Je devrais être le premier de la bande à vouloir repenser ma vie », reconnaît-il. Seulement voilà : « Demi-Lune lui son truc c’est d’espérer qu’il va briller tellement fort, intérieurement tu sais, qu’on va le repérer depuis l’espace, et puis venir le chercher ».

 

Il demeure toujours comme un peu en retrait. S’apprête-t-il à passer la nuit avec une jeune femme ? Celle-ci porte une chemise, « ça implique d’avoir à déboutonner. C’est beaucoup de travail cette affaire ». La grande subtilité du texte est d’explorer et de déplier l’ambivalence qu’une telle incapacité à se jeter dans la vie suscite. Il y a un grand désespoir dans la peinture de ces jeunes gens qui « se retourn[ent] sur [leurs] existences en se demandant ce qu’[ils ont] bien pu en foutre ». Mais, en même temps, « l’ennui a ce mérite, on a le temps de se perdre. On se rend accueillant, disponible ».

 

Paradoxalement, l’éloignement par rapport à la vie rend possible la présence au monde. C’est ce refus d’aller de l’avant qui permet d’être vraiment là où l’on est, là pour les animaux, les choses, les sensations. Pour les moments et les situations quotidiennes, lesquelles prennent ici une saisissante intensité, qu’il s’agisse de matchs de foot, de combats de boxe ou de moments de solitude au bord de l’eau. Un très beau passage, vers la fin, résume et métaphorise tout le récit. Demi-Lune est à la piscine, au plus haut du grand plongeoir, et hésite : « Soleil de fin d’été dans mon dos. Face à moi la fosse. Je n’ai pas d’ombre. Je me tiens droit ». On ne le verra pas plonger.

 

« Ça, ça et ça »

 

Ce curieux équilibre, où une forme de repli sur soi permet justement d’appréhender l’être au monde, c’est celui de l’écriture, bien sûr. En atteste l’étrange jeu de miroirs sur lequel le roman, en fin de compte, repose. Demi-Lune n’écrit pas, mais Neuf Trois Quarts, lui, se lance bel et bien dans la rédaction, longtemps remise à plus tard, d’un énigmatique roman. Demi-Lune demande sans arrêt à son ami où il en est et de quoi ça parle. Il n’apprendra que tardivement que Neuf Trois Quarts écrivait sur lui : « Demi-Lune (…), j’ai espéré que tu m’inspirerais. Ta quête d’amour, j’aurais voulu l’écrire ».

 

Le livre de Neuf Trois Quarts est un échec : trop « explicatif », « très déclaratif », « trop de concepts »… Géchar, le rappeur, propose à sa manière un autre modèle : « Il me dit regarde, et il se met à pointer du doigt tout ce qu’il est incapable de nommer (…). Il y a ça, ça et ça, et il désigne tout ce dont il ignore le nom (…). Il montre le bar, le ciel, les gens, les façades, son doigt tournoie comme une guêpe ». Nommer, désigner le monde, sans essayer de l’expliquer… Ce roman d’une génération à la dérive est aussi une manière d’art poétique.

 

P. A.

 

(1) Seuil, 2017, prix du Livre Inter 2018, voir ici

(2) Seuil, 2022, voir ici

(3) Voir à nouveau entretien

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