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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Humeurs policières

 

Je ne suis pas un inconditionnel du genre… Mais bien des lecteurs de romans lisent principalement des romans policiers, on ne saurait donc négliger complètement cette part de la production littéraire. Voici deux exemples, témoignant de la diversité et des contrastes qui y règnent.

 

 

Trois enterrements, Anders Lustgarten, traduit de l’anglais par Claro (Actes Sud)

 

Anders Lustgarten est un dramaturge britannique, dont voici le premier roman. Un roman qui, bien que publié en littérature générale, aurait indéniablement trouvé sa place dans une de ces collections noires où figurent les lointains héritiers de la génération hard-boiled des Hammett et autres Chandler, lesquels tirèrent jadis le récit policier du monde des tasses à thé, de l’arsenic et des jeux de salon.

 

Ce type de fictions se passe volontiers de la traditionnelle énigme. C’est le cas de celle-ci, où l’on retrouve par ailleurs tous les autres ingrédients propres au genre : violence, réalisme brutal, dimension sociale affirmée. Nous sommes dans la Grande-Bretagne de l’après-Covid et de la crise migratoire. Omar et ses compagnons, embarqués sur une mer agitée dans une embarcation précaire, rencontrent le bateau que pilote Freddie Barratt, policier agissant en marge de ses fonctions avec pour second un jeune collègue influençable, Andy. La mission qu’ils se sont fixée : repousser loin des côtes anglaises les nouveaux envahisseurs. Quand Omar, cherchant à échapper à un probable naufrage, tente de monter à leur bord, ils le rejettent violemment à la mer.

 

Le lendemain, son corps s’échoue sur une plage où il est découvert par Cherry, infirmière au grand cœur encore bouleversée par le récent suicide de son fils. En sa mémoire, peut-être, elle décide de faire en sorte que le jeune noyé ait des obsèques dignes de ce nom. Mais les autres migrants du groupe ayant finalement été secourus et dénonçant à présent leurs agresseurs, ceux-ci cherchent à retrouver et faire disparaître le cadavre.

 

Tel est le point de départ de ce qui adopte à partir de là le schéma classique du road-movie : Cherry roule à travers l’Angleterre « dans une décapotable rose vif avec un cadavre dans le coffre », flanquée d’Andy, revenu de ses erreurs, poursuivie par Barratt, qui lui veut du mal, ainsi que par Robert, son mari, et Danièle, leur fille, qui lui veulent du bien. Impossible d’entrer dans le détail de leur parcours ni de leurs aventures. D’abord pour ne pas déflorer l’intrigue. Ensuite parce que l’accumulation des péripéties est telle qu’on finit par perdre un fil dont la tension, irrévocablement, se relâche. Ah, si ce livre avait été plus court ! Il garderait sans doute jusqu’au bout le bénéfice d’une écriture efficace et d’une énergie trépidante. Mais ces qualités s’usent à force de tirer à la ligne. Et on se lasse du systématique va-et-vient d’un héros à l’autre, de la loufoquerie laborieuse, du comique lourdaud, des personnages à la hache et, surtout, de l’idéologie omniprésente, pesamment démonstrative et perpétuellement soulignée.

 

Le racisme est « endémique » dans la police, « la gentrification [a détruit] les communautés ouvrières », le ministère de l’intérieur « déteste tout le monde, bordel ! », et, quand une émeute rédemptrice ravage « les terres financières qui ont pollué ce pays depuis si longtemps », c’est la fête.

 

Satire, bien sûr. De surcroît cet anarchisme au marteau-piqueur pourrait être revigorant et pour une part sympathique, comme le sont la solidarité avec les migrants, la tendresse pour les humbles, la colère face aux injustices. Seulement, 300 pages de marteau-piqueur, voilà qui vient à bout des esprits les mieux disposés. L’indignation ne devrait pas empêcher, à l’occasion, d’user de finesse.

 

 

Mortel Pourim, Annette Fern (Le Verger Éditeur)

 

Qu’est-ce que Pourim ? Une fête juive « qui commémore l’histoire d’Esther ». Qui est Esther ? « Une jeune juive qui épouse le roi [perse] Assuérus » et sauve ainsi son peuple du massacre, comme nous l’apprend la Meguila. Qu’est-ce que la Meguila ? Le livre de la Bible qui raconte cette histoire (et qui, dans l’Ancien Testament chrétien, a pour titre Esther). Mais aussi un ensemble de poèmes en yiddish dans lesquels Itzik Manguer transpose, en 1936, le récit biblique « dans le monde des artisans du shtetl ». Transposition devenue, en 1968, une comédie musicale portant le même titre.

 

Au théâtre de la Choucrouterie à Strasbourg, « ouvert dans une ancienne fabrique de choucroute, comme son nom l’indique », une troupe de jeunes comédiens amateurs répète cette Meguila musicale sous la direction d’un metteur en scène tyrannique nommé Amos. Au milieu d’une répétition, le trône d’Assuérus tombe des cintres et tue net ledit Amos : qui a déréglé le mécanisme et coupé la corde ? Voilà l’énigme que se propose de résoudre le troisième roman policier d’Annette Fern (1), écrivaine alsacienne par ailleurs spécialiste du yiddish, qu’elle traduit et commente savamment sous un autre nom.

 

Un roman d’un ostensible et malicieux classicisme : narration sans fioritures ; galerie de personnages campés et décrits à l’ancienne (« Elle arriva ponctuellement, vive et gracieuse, vêtue d’un pantalon noir et d’une veste en jean sur un T-shirt noir ») ; fausses pistes soigneusement ouvertes puis refermées, au fil d’un enquête policière exempte de violence, de drogue ou de sexe, menée par le commissaire Schweitzer, goï alsacophone amateur de kugelhof et héros habituel des romans de l’autrice.

 

Les Strasbourgeois ne seront pas plus dépaysés dans celui-ci que dans les autres. Ils retrouveront les lieux (le théâtre de la Choucrouterie existe bel et bien, de même que son emblématique directeur, Roger Siffer), les noms propres, le dialecte – toujours traduit, comme sont éclairées au cours du récit toutes les références à la culture juive ashkénaze. Une préface érudite mais brève vient donner des précisions supplémentaires.

 

Cependant l’intérêt de ce petit livre faussement naïf n’est pas seulement d’ordre touristique, historique ou culturel. La capitale européenne y apparaît comme la ville cosmopolite qu’elle est devenue : le yiddish, l’alsacien, le polonais se mêlent au français, et parmi les héros on compte un metteur en scène israélien, des musiciens recrutés à Cracovie, des acteurs juifs ou non, alsaciens ou de l’intérieur, enfin un inspecteur stagiaire du nom de Mahmoud, Arabe israélien traducteur en arabe de la Meguila, qu’il compare aux 1001 nuits. Tout cela signale un engagement, qui n’a pas besoin de se proclamer en gros caractères, en faveur de la tolérance et de l’ouverture à autrui.

 

Et puis, il y a le théâtre. Pour célébrer Pourim, fête « qui ressemble au carnaval » et au cours de laquelle on se déguise, nos amis comptaient jouer une comédie, laquelle s’est transformée en tragédie. Cette tragédie-là n’était pas du théâtre, mais « une triste réalité ». Mais cette réalité s’éclairera seulement lorsque, au cours d’une reconstitution, les comédiens rejoueront « la scène où le fauteuil est tombé »…

 

La vie mime le théâtre, l’illusion est la vérité de la vie. La chute d’un fauteuil (ou d’un trône) peut ouvrir bien des perspectives.

 

P. A.

 

(1) Après Fais ta prière, Shimon Lévy (2015) et Les matsot sont cuites (2019), l’un et l’autre au Verger Éditeur

 

Illustrations, dans l'ordre :

https://dailygeekshow.com

https://www.lemagit.fr

https://fr.m.wikipedia.org

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