Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Il y a au moins trois livres dans le roman de Momtchil Milanov, auteur quadragénaire et francophone qui mène par ailleurs une carrière de fonctionnaire et de juriste international.
Le plus apparent et le plus simple consiste, comme c’est le cas dans bien d’autres premiers romans, en un récit d’enfance qu’on devine teinté d’autobiographie. Le jeune Stern, fils de Stern « le Directeur », lequel est diplomate et a été un temps en poste à Paris, habite, au moment où l’histoire commence, une ville ressemblant sans doute beaucoup à Sofia. Il a annoncé à son père, « pour information », qu’il comptait « devenir écrivain ». En attendant il fréquente l’école, où il est tourmenté par les deux fils d’un policier mais possède un ami fidèle, Mish. Les deux enfants, qui s’expriment avec une correction et une gravité comiques, trouvent que les adultes « baign[ent]… dans la confusion la plus totale », sont « totalement imprévisibles » et, somme toute, « très surévalué[s] ». D’ailleurs, entre la mère de Stern, artiste peintre assez fantasque, et son père, amoureux mais souvent absent, les relations sont difficiles. Un divorce se profile, une certaine « tante Ema » traîne souvent dans la maison…
Dirigeable, haut de forme et père Gel
Bien sûr, le petit Stern voit le monde avec des yeux d’enfant : l’échoppe du marchand de journaux, avec sa fenêtre basse obstruée par un mélange de cendres et de fumée « d’une opacité indestructible », paraît le repaire de quelque créature maléfique ; notre héros imagine des conversations entre les miettes de pain, et les événements historiques appris à l’école ressemblent pour lui « à un conte ». On comprend cependant vite qu’on est ici au-delà du minimum de fantastique qu’autorise d’habitude le point de vue enfantin. Dans le ciel de la ville navigue le vaisseau du baron Noulde, « quelque chose entre une montgolfière et un dirigeable », qui en même temps « [fait] penser à un sous-marin ». L’espace et le temps sont bizarrement incurvés. Les jours d’été succédent sans prévenir à des journées d’hiver neigeux, la grand-mère adorée est alternativement morte et vivante, et les huit ans du petit Stern se révèlent, au long des copieuses deux cents pages, singulièrement élastiques.
Quant à l’espace-temps historique, il est encore plus malmené. Dans Sofia rebaptisée Graystadt, le nom de « bicéphales » mystérieusement attribué aux policiers rappelle la monarchie ainsi qualifiée jadis. Le petit héros est né l’année du passage de la comète de Halley, c’est-à-dire, peut-être, en 1986 comme l’auteur lui-même, mais peut-être aussi en 1910. Même si ses parents et lui ont pris l’avion pour atterrir « à Charles-de-Gaulle », le dirigeable du baron suggérerait la seconde hypothèse, tout comme le port occasionnel du « haut de forme ». Et, pour brouiller le tout, le jeune Stern, dont le grand-père, déjà ambassadeur, a été condamné à mort et exécuté nuitamment, paraît avoir bien connu l’époque où « les rayons béants des magasins demeuraient souvent vides », où il était conseillé de croire au laïque « père Gel » plutôt qu’au trop religieux père Noël, et où, quand quelqu’un disait espérer le retour prochain du roi, c’est qu’il était « un agent » ou « ne tenait pas à la vie ». Pourtant « les maîtresses [sont] passées de "camarade" à "madame" », nous dit-on, avant son entrée à l’école …
Rêves et faux rêves
Bref, on est dans un monde flottant, qui semble toujours sur le point de changer à vue. Comme celui des rêves. Impression qui se confirme lorsque le récit d’enfance glisse décidément dans un fantastique tenant à la fois de Boulgakov et de Lewis Carroll. On songe beaucoup à celui-ci quand une créature pourvue d’un « museau pointu de renard » et d’un corps de chat surgit derrière la fenêtre de Stern et lui enjoint de le suivre au « Ministère des rêves », dont le directeur le réclame. Le ministère en question, édifice vertigineux et labyrinthique, remplace pendant la nuit celui, très officiel, où travaille Stern père. On le parcourt dans un engin étrange, le « Traumway ».
Tout cela est charmant mais aussi inquiétant. Si Stern est appelé à l’aide, c’est en effet que le baron Noulde nourrit de noirs desseins : il a trouvé le moyen de détourner les rêves véritables et de les remplacer par d’autres, produits par lui, ce qui « serait beaucoup plus dangereux », assure le ministre des rêves authentiques. Dans la ville règne une atmosphère de coup d’état, « les bicéphales (…) n’attendent que le moment d’organiser une émeute », des barricades s’édifient, des manifestants se dispersent « à la vue des casques et uniformes »…
Comment l'affaire tournera-t-elle ? Le père de Stern, qui refuse de se soumettre au baron, va-t-il être arrêté ? Les enfants sauveront-ils le monde de l’incurie et de la folie des adultes ? L’imagination et la liberté l’emporteront-elles in extremis sur le formatage des esprits ?
Ou, pour le dire autrement, de quel côté ce récit attendrissant, virtuose et tricéphale basculera-t-il ? S’achèvera-t-il dans le réalisme, le merveilleux, ou comme la fable historico-politique qu’il est aussi ? Lisez-le, vous verrez.
P. A.
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