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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

L’Oreille absolue, Agnès Desarthe (L’Olivier)

Tout le monde connaît ma méfiance pour les bons sentiments en littérature. À première vue, le nouveau livre d’Agnès Desarthe aurait donc dû me déplaire. Au centre, il y a une harmonie municipale, qui donne son concert de Noël. Un Noël promettant cette année-là d’être un peu particulier : « C’[est] un hiver lumineux et sec où rien ne semble vouloir mourir » ; « Les rosiers continu[ent] de porter des fleurs », les framboisiers des fruits ; et tous ceux qui, en toute logique, avaient de grandes chances de disparaître pour cause de chute, de maladie, d’accident domestique ou non, en réchappent comme par miracle. Même le chat qui ronge longuement sa propre patte prise dans un piège à renard s’en sortira.

 

Telle est la tendance générale. Quant aux personnages dont on nous racontera l’histoire plus en détail : petit garçon mal-aimé, gros homme solitaire, mère d’un ado dans le coma, le chef de l’harmonie lui-même, qui vient de perdre son (autre) emploi…, tous verront s’ouvrir devant eux une vie nouvelle, un nouvel amour, un destin neuf. Dans ce village d’un nord de la France assez imprécis pour que le naturalisme reste à distance, les soirées sont souvent « aigres », les matins « gris », les gens livrés à « la lassitude des longs chemins déserts », à « l’amertume des repas pris à dix-neuf heures dans une seule assiette », aux « souvenirs d’une enfance malheureuse » ou à la « nostalgie d’une enfance heureuse »… Mais l’harmonie porte bien son nom, rassemble les solitaires, « repris[e] le passé déchiré ». Rien ne semblait, chacun le constate, fait pour moi dans cette affaire.

 

Musique avant tout

 

C’était cependant oublier que les bons sentiments peuvent faire de la bonne littérature, à condition qu’ils fassent de la littérature tout court. Ce qui est le cas ici. Si la musique, dès le titre, est présente, ce n’est pas seulement pour fournir une métaphore optimiste. La composition tient une place essentielle, et chaque chapitre commence par quelques paragraphes, les mêmes à chaque fois mais pas tout à fait, qui sont autant d’ouvertures à un bref opéra ou de préludes à un ballet. Le ballet des personnages. Ils se croisent, se quittent, se retrouvent, s’appellent d’un chapitre à l’autre, alternativement jouant le premier ou le second rôle. Le petit garçon fugueur tombe sur le gros monsieur, qu’il sauve par là du suicide et dont on découvrira le passé par fragments ; la mère de l’ado dans le coma a eu pour amie d’adolescence une autre mère, on saura leur histoire en temps voulu…

 

Littérature encore lorsque l’humour, le sens de l’image ou de la formule viennent neutraliser le pathétique. Ainsi à propos de cette petite fille qui va « se promener dans le froid (…) pour souffrir un peu plus, un peu mieux, car elle [est] perfectionniste jusque dans le malheur ». Ou de cet homme qui, à l’idée que son suicide imminent le dispense désormais de toute obligation, se sent si réjoui qu’il renoncerait presque à son projet. Ou de ces portraits improbables : « Madame Logier, grande, longue, le dos tordu, les jambes arquées, décoiffée, un œil ici, un œil là, deux polaires par-dessus un pull ».

 

Bonheur quand même

 

De façon générale, les clichés sont doucement et habilement déjoués. Si le social est bien là, il reste au second plan. Au premier il y a des individus, auxquels il s’agit de rendre justice comme tels plutôt que de les traiter comme des types. Nous entrons dans leur histoire, nous entrons en eux, portés par un usage magistral du point de vue et des voix narratives. Si bien qu’en fin de compte ce qui faisait d’abord redouter la mièvrerie ou le mélo apparaît comme une audace, et qu’on est tenté de s’écrier : le bonheur… quand même ! Quand même c’est-à-dire en dépit des circonstances, mais aussi comme l’expression d’une admiration épatée : choisir un pareil thème, dans lesdites circonstances, c’est aller au rebours de bien des pessimismes obligatoires et professer crânement sa confiance, plutôt que dans les groupes, dans les êtres – ainsi que dans leur capacité à se laisser saisir par ce qu’il faut bien appeler l’art.

 

« L’oreille absolue », c’est Matis, le petit garçon du début, qui a retenu par cœur les mélodies de l’orchestre, dont il peut identifier et nommer les notes. Mais c’est aussi Sonya, la petite fille qui voulait « souffrir mieux ». Elle a grandi, elle a échappé à la misère. L’époque est loin où « aucune petite fille ne [lui) parlait » et où, pour tromper sa solitude, elle « observait » les adultes, enregistrait des informations, les notait dans un carnet où elle avait même relaté les vies des morts. À présent elle est devenue chef d’orchestre, elle compose. À la fin du roman elle vient assister au concert, et nous rappeler que la musique est une forme d’écriture – et inversement.

 

P.  A.

 

Illustration : Wassily Kandinsky, Jaune-Rouge-Bleu, 1925

(https://www.singulart.com)

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