Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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En 2019, au Seuil, traduit déjà par l’exceptionnel David Fauquemberg, paraissait West. Dans une Amérique encore presque vierge, nous suivions les aventures de Cyrus Bellmann, parti voir si les grands animaux dont on venait alors de découvrir les ossements n’existaient pas encore au fond des solitudes, et de sa fille Bess. Ce récit dont le thème véritable était « le mystère du monde » entrecroisait deux pistes narratives : le voyage du père dans les terres inviolées, les tribulations de l’enfant puis de la jeune fille, laissée à la garde d’une tante peu attentive.
Éclaircie présente aujourd’hui trois points communs avec ce remarquable premier roman. Le premier est l’ancrage dans un XIXe siècle ici cependant plus précis et plus européen. On est au confluent de deux événements historiques : la Great Disruption, ce schisme, advenu en 1843 dans l’Église presbytérienne écossaise, qui vit de nombreux pasteurs, refusant de devoir leur nomination aux grands propriétaires terriens, faire sécession pour fonder l’Église libre d’Écosse ; et les Clearances, expulsions, par les mêmes grands propriétaires, des petits cultivateurs peu rentables qui exploitaient leurs domaines, voués désormais à l’élevage intensif du mouton.
Les hommes, la femme et l’île
John Ferguson, pasteur dissident récemment marié, ayant perdu, avec sa paroisse, toute source de revenus, accepte la mission que lui confie l’intendant d’une grande famille : aller, sur une île perdue quelque part au nord des Shetland, annoncer son expulsion à l’unique occupant, Ivar, un colosse blond. Dès son arrivée, cependant, John glisse sur un rocher et tombe à la mer. Recueilli et soigné par Ivar, il est d’autant moins enclin à lui révéler les raisons de sa présence qu’il ignore la langue dont use le pêcheur-cultivateur. Pourtant, peu à peu, des liens entre eux se nouent, tandis que Mary, femme de John, ayant compris qu’on avait envoyé son mari dans une entreprise qu’on savait hasardeuse, prend hardiment la mer pour aller à sa rescousse. Et voilà les deux fils narratifs appelés cette fois à se rejoindre : Mary parviendra-t-elle jusqu’à l’île ? Ivar finira-t-il par comprendre qui est John ?
On aura les réponses au terme d’un récit très lent, très minutieux, d’une simplicité admirable, débouchant sur un dénouement qui, pour être, d’une certaine manière, prévisible, n’en surprend pas moins par sa réjouissante audace. Une histoire à quatre personnages : les deux hommes, la femme et l’île. Comme dans West, en effet, l’espace est un personnage à part entière ; et, comme dans West, il s’agit d’un espace extrême, situé aux limites du monde. Mais au lieu d’étendues ouvertes à l’infini, nous sommes ici plongés dans un huis clos insulaire qui a fait ses preuves par ailleurs, et où John et Ivar font presque figure de nouveau Robinson et d’autre Vendredi.
Intempéries et sentiments
Bien sûr on est loin des Tropiques. L’exotisme est septentrional. Pratiquement réduit à trois éléments – la terre, le ciel et l’eau –, le monde d’Ivar se révèle malgré tout d’une variété insoupçonnée. Parfois « la brume tomb[e] comme une cape sur les épaules de l’île », parfois le vent « [fait] frissonner les tourbières » et « l’eau bleu-vert bouillonn[e] furieusement autour des récifs » ; il y a aussi des jours « où l’air [est] presque immobile et une vapeur blanchâtre s’élèv[e] du sol »… Le titre, Clear, l’annonçait bien : les humeurs du temps jouent un rôle essentiel, épousant voire déterminant l’évolution des relations d’Ivar et John. Entre eux, deux objets médiateurs. Le premier est le portrait de Mary, trouvé par Ivar dans les affaires de John. « La femme dans le cadre » lui devient aussitôt si « chère » « qu’il aurait préféré que l’homme fût mort ». Par la suite, il en viendra toutefois à « transférer son affection de Mary à John », comme si l’image de l’une avait annoncé et permis l’importance prise par l’autre.
C’est alors la langue d’Ivar qui va constituer une nouvelle médiation entre les deux hommes. Cette langue, que l’autrice avoue, dans une « note » finale, lui avoir été « inspirée » par la lecture d’un dictionnaire « de la langue norne des îles Shetland », dont le dernier locuteur connu disparut en 1850, John l’apprendra peu à peu, notant à mesure ses mots et leurs équivalents anglais sur des pages à deux colonnes. Les contemplant, Ivar se demande « s’il exist[e] un mot dans la langue de John Ferguson pour désigner l’excitation qu’il ress[ent] en faisant glisser son doigt le long de la ligne tracée entre les deux colonnes, laquelle lui sembl[e] relier leurs vies respectives de la plus solide des manières ».
À mesure que ce travail avance, Ivar a l’impression de devenir un être « en partie frère et en partie sœur, en partie fils et en partie fille, en partie mère et en partie père, en partie mari et en partie femme ». John, de son côté, découvre que, dans la langue d’Ivar, les innombrables mots utilisés « pour désigner les moindres variations du climat (…), du vent [et] du comportement de la mer » possèdent souvent un double sens. Stroda, qui « sembl[e] décrire le ressac des vagues contre les rochers escarpés », désigne aussi « un grand empressement chez quelqu’un » ; « une hobbastyu [peut] être à la fois une mer turbulente et (…) un dilemme »…
Belle mise en abyme, où l’on voit, nature et humanité, intempéries et sentiments, les deux faces du roman ramenées à l’élément qui les porte et les déplie : la langue. Où se confirment la richesse et la complexité d’un récit pourtant aussi dépouillé que l’univers qu’il évoque – tant est grand ici l’art d’aller, sans détours gratuits, à l’essentiel.
P. A.