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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

L’Heure de la vache, Pajtim Statovci, traduit du finnois par Claire Saint-Germain (Les Argonautes)

Dans Bolla (1), le précédent roman de Pajtim Statovci paru en français, il y avait une créature mythique du folklore albanais, à la fois femme et serpent. Cet être double incarnait simultanément le désir entre deux hommes et la guerre qui les séparait, dans un Kosovo où toute fraternisation entre membres des communautés serbe et albanaise semblait impossible.

 

Dans ce roman-ci il y a une vache, que découvre avec émerveillement, toujours au Kosovo, un enfant revenu avec ses parents passer l’été chez son grand-père, depuis la Finlande où lui et sa famille ont trouvé refuge comme ce fut le cas de l’auteur lui-même. Nous sommes dans les années 1990. La vache réapparaîtra dans le récit métamorphosée en bœuf ailé, « beau comme une statue de titane », avec « ses yeux écartés et ses cheveux d’un noir charbonneux ». C’est peut-être elle aussi qui s’incarnera en une « chimère » tricéphale au « corps bouleversant de sauvagerie », seule véritable amie du jeune héros-narrateur persuadé « que tout ce qu’il [lui] [est] possible d’imaginer [peut] se produire réellement ».

 

Se débarrasser de l’enfance

 

Ne nous y trompons pourtant pas : si le merveilleux, dans le monde de l’écrivain finlandais d’origine kosovare, n’est jamais loin, il ne nous convie pas ici à un voyage au pays enchanté de l’enfance, avec authenticité rurale et retour aux sources. Les séjours successifs du jeune garçon dans la patrie de ses parents constituent une longue suite d’expériences traumatisantes et marquées par la violence. Le grand-père se déchaîne contre la vache coupable d’avoir eu un veau mal formé. Il se déchaîne aussi, d’une autre manière, toutes les nuits sur le corps de son petit-fils, qu’il contraint à partager son lit. Tout cela sur fond de guerre toute proche, dont les atrocités sont évoquées par les adultes en de longs récits complaisants censés mettre en garde les plus jeunes contre la malignité de l’ennemi serbe.

 

Et dans le pays d’adoption, ce n’est guère mieux. À la violence paternelle quotidienne s’ajoute celle des jeunes Finlandais pleins de mépris pour ces étrangers, de surcroît musulmans, venus profiter des libéralités d’un état occidental. Inutile d’aller chercher un soutien du côté du corps enseignant : « Tu es moyen, voire fortiche pour un réfugié, mais pas particulièrement brillant comparé aux Finlandais, enfin, ça n’a rien d’étonnant ».

 

« Je me dis souvent que je ferais n’importe quoi non pour redevenir enfant (…) mais pour me débarrasser de mon enfance », déclare le narrateur, devenu adulte et écrivain dans cette nouvelle patrie dont il a choisi la langue, ne pratiquant plus l’albanais qu’en famille. Le roman s’organise selon un va-et-vient entre le passé abhorré et un présent placé sous le signe de l’écriture et de la mémoire. Après avoir renoncé à se suicider comme il envisageait de le faire dans les premières pages du récit, notre écrivain accepte d’accompagner sa mère au Kosovo, où tous deux séjournent dans la maison qu’y avait fait construire son père, à présent disparu. Là, il va suivre à sa façon le double conseil que lui donne sa génitrice : écrire un livre à propos « d’une mère et d’un fils séjournant dans leur pays d’origine » ; s’adresser, dans des lettres, à ce père défunt.

 

Un endroit d’où parler

 

Fiction ? Autobiographie ? Autofiction ? « Quand j’écris en étant simplement moi-même, je n’ai rien à dire, je ferme donc les yeux et je me mets à imaginer », nous avertit celui qui nous parle, et ne cesse par ailleurs de se lancer sous nos yeux dans des affabulations plus ou moins vraisemblables devant tous ceux qu’il rencontre. On pourrait néanmoins s’attendre à ce que le travail de mémoire auquel il se livre débouche sur une reconstruction de soi qui célébrerait du même coup les vertus curatives de l’écriture. La grande originalité du livre de Pajtim Statovci est qu’on n’y trouve rien de tout cela. Nous ne sommes pas dans un roman bien-pensant ou même raisonnablement optimiste. La violence, omniprésente, est encore amplifiée par l’humour noir, et l’idée générale n’est pas exactement le pardon des offenses ou le dépassement des rancœurs : « Un jour mon grand-père sera plus faible que moi et je serai capable de le taper plus fort qu’il ne m’a tapé », songe l’enfant ; et l’adulte de renchérir : « L’amertume et la possibilité de se venger, voilà ce qui nous fait vivre ». Le séjour estival avec puis sans la mère, rentrée en Finlande, est à son tour une série de catastrophes mi-désopilantes mi-désolantes, avec humiliations, insultes, agressions diverses, et à la fin rien n’est vraiment réglé ni mis à distance, le narrateur-héros a surtout réussi à se brouiller avec toute sa famille.

 

La force du roman de l’auteur finno-kosovar réside justement dans cette impossibilité ou ce refus de l’acceptation comme du dépassement. Son récit dessine les contours d’un lieu intenable. Et ce lieu est celui même de l’écriture.  Sans pays qui soit vraiment le sien, étranger dans une famille hostile ou indifférente, encombré d’une homosexualité que lui-même considère avec quelque répugnance, son narrateur habite un moi aussi inhospitalier que l’allégorique « maison construite par [son] père ». Mais cet espace impossible est le seul où ce locuteur, qu’il soit proche ou non de l’auteur véritable, semble capable de s’exprimer. Il trouve là le souffle qui porte les longues phrases, où se modulent de multiples voix, la sienne mais aussi celles d’autres personnages, à commencer par son inénarrable mère. Ces phrases alternent avec des notations brèves d’une drôlerie brutale, et tout cela compose peu à peu non un édifice mais un vide, qui engloutit tout : racines, passé, toutes les appartenances… Nous assistons à leur destruction systématique, dans le comique sauvage et la violence d’un langage frôlant ses propres limites. Un spectacle singulièrement revigorant.

 

P. A.

 

(1) Même éditeur, même exceptionnelle traductrice, 2023, voir ici

 

Illustration : un village au Kosovo (https://www.tripadvisor.fr)

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