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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

La Bagarre, Lauren Groff, traduit de l’anglais par Carine Chichereau (L’Olivier)

« La vie est un combat souvent invisible », dit la quatrième de couverture, qui ne prend pas de risques… On a l’impression qu’elle ne sait pas trop quoi dire, la quatrième, de ces neuf nouvelles où l’écrivaine américaine Lauren Groff déploie les ressources de son art subtil. Il est vrai pourtant qu’il y a bien, comme le suggère le titre, des combats dans La Bagarre. Entre le bien et le mal, par exemple, ou plutôt entre les « bonnes intentions » et « ce qui vient les parasiter », pour parler, là encore, comme la quatrième de couverture, qui cite cette réflexion d’un des personnages du recueil : « En tout être humain il y a à la fois un animal et un dieu qui se livrent une lutte à mort ».

 

Plusieurs bagarres

 

Quelquefois l’« animal » (le mal) l’emporte, comme c’est le cas dans De si petites îles, magnifique histoire d’enfant cruelle qui fait songer simultanément à Colette et à Henry James. Le plus souvent, cependant, les choses sont moins nettes, et les personnages ne prennent conscience qu’à l’heure tardive du bilan d’avoir laissé l’âge ou les circonstances les pousser jadis à des actes dont ils auraient dû se détourner. Voir le très beau Birdie, où trois amies se réunissent au chevet d’une quatrième, mourante ; ou le partiellement autobiographique Annonciation, dont la narratrice raconte un épisode de sa jeunesse bohème.

 

La « bagarre » la plus évidente, pourtant, est celle qui met aux prises les hommes et les femmes, héroïnes de tous les récits sauf deux – et encore. Elles cherchent « comment [se] mouvoir dans ce monde en tant que femme[s] », à qui on a expliqué qu’« aucun livre n’apprendra à une femme comment mieux tenir une maison » ou qu’on a « conditionné[es] pour avoir envie de faire plaisir aux hommes ». Femmes qui s’enfuient, femmes qui vieillissent, femmes qui essaient de faire leur vie ou regrettent de l’avoir faite autrement qu’il aurait fallu. Femmes de tous les âges et de toutes les conditions. Car les conflits de classes sont également partout présents, et jouent même le rôle central dans Un, deux, trois, soleil, dont le héros subit la malédiction de sa naissance au sein d’une famille ancienne et riche, dont il est sommé de « faire l’orgueil ».

 

Le regard de Buddy

 

On est loin, cependant, du militantisme dans ces récits d’autant plus difficiles à résumer et à classer que chacun ouvre en chemin des portes sur plusieurs directions possibles. Perspectives inattendues qui se révèlent à la lumière d’une simple allusion ne faisant parfois que dessiner les contours d’une zone d’ombre, ou d’une remarque en passant qui éclaire tout le reste d’un simple mot. Quelquefois aussi ce sont de soudaines et admirables boucles narratives venant compléter ou bouleverser ce qui semblait s’offrir jusqu’alors. Ainsi de Birdie, cité plus haut, qu’un tel virage inopiné éloigne radicalement du schéma connu et attendrissant qu’on aurait pu craindre.

 

Bref le « combat » principal ici se joue, comme chez tous les vrais écrivains, au cœur même de l’écriture. De ce point de vue, Sunland est peut-être le texte emblématique d’un livre qu’il met en abyme. Ce texte digne de Flannery O’Connor a pour héros Buddy, un de ces handicapés mentaux dont la littérature américaine a su faire de grands personnages. La mère de Buddy est morte et, en dépit de la promesse qu’elle lui a faite, sa sœur l’abandonne dans une institution (Sunland), ce qui est pour elle le seul moyen de partir faire ses études dans un autre État. La nouvelle raconte pour l’essentiel leur voyage en car jusqu’à cette institution. Les événements suivent leur cours, qui révèlent, sans les commenter, relations entre sexes, difficultés sociales ou statut des femmes. Pendant ce temps, Buddy regarde le monde. « Dès que le car prend de la vitesse, c’est un défilé de taches or, vertes, marron, bleues, encore et encore ». À la porte de l’asile, Buddy n’écoute plus sa sœur lui dire sans y croire qu’elle reviendra le chercher : il contemple avec ravissement les infirmières-gardiennes qui approchent, « trois silhouettes en blanc (…) luisant en contre-jour dans la lueur douce qui se dévers[e] de l’intérieur et nimb[e] d’or l’herbe et les arbres ».

 

On comprend soudain que ce récit prend pour thème explicite ce qui constitue probablement le motif central du recueil, tel qu’il s’imposait pleinement dans le dernier grand roman de l’autrice, Les Terres indomptées (1). Plus sensibles à l’existence des choses, les enfants sont spécialement conscients d’être « un petit rien à côté de l’océan tentaculaire » (De si petites îles) ou rêvent de rester « suspendu[s] par-delà la chaude après-midi, jusqu’au crépuscule » à la surface d’un étang (Un, deux, trois, soleil). Mais, partout, tandis que les drames des hommes se nouent et se dénouent, « une légère touche d’or ourlant la cime des arbres », « le givre sur les graminées brunes et mortes », « les dernières lueurs (…) nimb[ant] les montagnes » viennent inscrire, en contrepoint, la présence du monde – indifférence, ou image d’une autre vie possible. Ce dispositif quasi flaubertien donne une profondeur supplémentaire et muette à tous les récits du recueil, qu’il relie, et tire vers une autre dimension que celle des fictions qui se déroulent en parallèle. La tension qui en résulte, voilà le vrai moteur de ces textes remarquables.

 

P. A.

 

(1) L’Olivier, 2025, même traductrice, voir ici

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