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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Baignade surveillée, Laura Kasischke, traduit de l’anglais par Céline Leroy (Gallimard)

Qu’on en parle beaucoup aurait de quoi rendre optimiste, tant ce gros livre est indubitablement un roman sans cependant céder si peu que ce soit aux caractéristiques les plus traditionnelles du genre.

 

De quoi s’agit-il ? Richie Manning, cinq ans, se noie par un beau jour d’été dans la piscine bondée d’une petite ville d’Amérique. Pas n’importe quel beau jour d’été : le 16 juillet 1969, alors même que trois astronautes bien connus prennent leur envol pour la Lune. Pas de rapport apparent entre les deux événements. Même si, Vietnam, hippies, « coupes de cheveux » et « meurtres étranges », le cadre historique n’est jamais oublié, le récit s’inscrit résolument dans le quotidien le plus ordinaire.

 

L’espace du temps

 

Y a-t-il même à proprement parler une intrigue ? La noyade est accidentelle. Comme il faut bien un coupable, la rumeur publique accusera la maître-nageuse de négligence : « Elle avait la gueule de bois. Elle traînait avec un drogué qui jouait de la guitare électrique. Ils fumaient de l’herbe ensemble ». On ira fouiller dans son passé, on prétendra qu’elle n’avait été embauchée que parce qu’elle « ressemblait à une starlette jouant le rôle d’une maître-nageuse dans un film sur la jeunesse américaine ». Mais en fait c’est sa jeunesse, sa beauté et ses lunettes de soleil qu’on lui reproche.

 

Au demeurant nous ne sommes pas dans une véritable histoire de petite ville, et ce personnage qu’on croit d’abord central ne jouera en fin de compte qu’un rôle secondaire. S’il y a par ailleurs des responsabilités partielles, des histoires annexes non dépourvues d’alcool et de violence, elles resteront à l’arrière-plan, où leurs zones d’ombre ne seront que partiellement éclaircies. Le dispositif est celui du puzzle, mais justement : les imbrications, les interactions entre personnages ou leur absence sont plus importantes ici que les révélations progressives avec leur logique linéaire.

 

Les cent très courts chapitres sont organisés en dix parties dans chacune desquelles dix chapitres se succèdent, allant alternativement de 1 à 10 et de 10 à 1. Les répétitions, les retours de thèmes, d’images et de mots s’ajoutent à ce découpage et à cette numérotation pour produire l’impression d’une temporalité qui ferait du sur-place. Ou plutôt d’un temps transformé en espace, dans lequel on circulerait comme dans le ciel sans obstacle ou l’eau bleue de la piscine. D’où des phrases comme celle-ci : « Il y aurait des nuits à l’avenir où, allongée sur son lit, elle se souviendrait de celle-ci, et songerait qu’il est facile de voir le passé depuis l’avenir ». On circule entre les personnages, dont on aurait du mal à dire lesquels sont les plus essentiels, et dont les points de vue alternent, mêlés à des glissements dans l’omniscient ou à la limite des propos rapportés – un seul ayant droit, pour des raisons qui ne seront que partiellement élucidées, à la première personne. On circule aussi entre les moments de la journée et les époques qui l’englobent, passant tantôt avant, tantôt après l’accident, et des histoires diverses s’esquissent ou suivent leur cours, histoires d’enfants, de couples en perdition, de vies détruites ce fameux jour de juillet ou un peu plus tard, pas toujours pour les raisons qu’on attendrait.

 

Le ciel et la piscine

 

Tissé de prolepses et d’analepses autour d’un centre noir, la mort de Richie, un tel texte ne peut qu’inciter à une réflexion sur le destin. L’image récurrente du couloir conduisant le garçon et sa mère du parking à la piscine, celle du toboggan sur lequel Richie a hâte de se lancer semblent également suggérer la présence du thème. Pourtant, la narratrice ironise au passage : « Alors qu’il était trop tard, les signes prémonitoires furent visibles partout ». Et décidément la dimension longitudinale et la logique de l’avant / après ne sont pas celles qui priment dans ce récit musical, qui repose sur le jeu d’oppositions se déployant dans la simultanéité d’un espace unique. Certes, parmi elles, il y a celle, pleine d’ironie tragique, de la vitesse et de la lenteur : même la fusée partie pour la Lune a paru « lente » aux yeux de Richie ; il « détest[e] le temps », ce « ciment qui li[e] les choses entre elles » et « ralenti[t] tout », l’empêchant de rejoindre aussi vite qu’il le voudrait l’eau du  bassin… pour s’y noyer. Cependant la principale des dualités structurantes sur lesquelles le roman repose est d’une autre nature.

 

C’est celle, omniprésente, du haut et du bas. Au-dessus des baby-sitters et des mères assises au bord de la piscine, « le ciel, dans lequel trois beaux astronautes [ont] disparu quelques heures plus tôt, [est] entièrement (…) vide à l’exception d’un avion occasionnel – la brève lueur argentée d’un crucifix ». Ses passagers, se pendant vers le hublot, ne verraient « qu’un petit rectangle bleu vert, la piscine olympique dans laquelle Richie Manning se noya cet après-midi-là ». Cette opposition, c’est aussi, bien sûr, celle de l’immense et de l’infime (« Combien nous dev[ons] avoir l’air perdus, ici, vus de là-haut ! »). Et la totalité s’oppose également au détail, les vies individuelles au mouvement de l’Histoire, l’essentiel à ce qui l’est moins – le tout n’étant qu’une question d’accommodation et de point de vue. Que s’est-il passé, en fin de compte, le 16 juillet 1969 ?...

 

Jamais explicite, cette thématique repose sur l’organisation du texte, et sur la phrase, qui associe dans le même mouvement important et secondaire, tragique et trivial, lyrique et quotidien. Le jour de la mort de Richie, le ciel est « si bleu et dégagé qu’un film transparent sembl[e] avoir été tendu entre la terre et l’espace, comme de la cellophane sur une salade de pommes de terre ». À ses obsèques, la cire des bougies coule, « formant des espèces de limaces ». Et sa mère, dans son désespoir, pousse des cris si tridents que « plusieurs personnes (…) se demand[ent] brièvement si une ambulance ne fonc[e] pas vers elles en brûlant tous les feux rouges ». Aucun cynisme dans tout cela. Mais la volonté de faire tenir ensemble les contraires, de construire un monde qui les englobe et laisse leurs échos se répondre. La grande romancière américaine travaille comme la poétesse qu’elle est aussi.

 

P. A.

 

Illustration : https://pxhere.com

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