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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

L’Enfouissement, Elsa Jonquet-Kornberg (Inculte)

Quel est le sujet ? demandais-je il y a quatre ans, parlant de l’excellent premier roman d’Elsa Jonquet-Kornberg, Il y aurait la petite histoire (1). On est tenté de reposer la question à propos du récit qu’elle publie cet automne, tant, à nouveau, l’autrice y entrecroise de pistes pour mieux nous guider, mine de rien, vers des gouffres seulement entrouverts.

 

On pourrait compter les sujets de société qu’elle semble nous tendre, ostensiblement, comme autant de leurres… Joseph Plouche et sa femme Pauline vivent dans une toute petite ville quelque part en France (Etrenon). Menuisier sans commandes, il travaille au supermarché dont elle est la gérante. Tous deux, après avoir perdu un enfant in utero, se sont lancés dans les méandres de l’adoption et sont sur le point d’accueillir un petit Nigérien de dix ans, Éric. Là-dessus Joseph rencontre Ita Kroyne, infirmière d’origine étrangère mariée à un ouvrier qui, avec d’autres travailleurs immigrés, ont été amenés là par l’Andra (l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs). Celle-ci installe en effet près d’Etrenon un site d’enfouissement, malgré l’opposition des écologistes et des ennemis de la main-d’œuvre venue d’ailleurs. Joseph et Ita se donnent rendez-vous dans les bois, la voilà enceinte – de Joseph, pense-t-elle. Que vont-ils faire ?

 

Distance et pas de côté

 

Inquiétudes écologiques, fascisme montant, désir d’enfant, deuil, adoption, angoisse et spleen en périphérie… N’en jetez plus. Cependant la simple accumulation de ces thèmes avertit déjà en elle-même qu’aucun d’eux ne joue un rôle essentiel.

 

Et puis il y a la phrase. Précise, élégante, juste un peu trop sophistiquée pour ne pas suggérer une distance ironique infime mais constante. Et celle-ci est renforcée par le contraste entre raffinement de la syntaxe et quotidienneté apparente du propos, comme par l’usage des images ou des notations décalées : « Trois mois… Le chiffre semblait renfermer une réalité irrécusable, robuste et charnue » ; « Elle sifflait. Elle faisait onduler entre ses dents un serpent de dépit et d’indignation »…

 

De façon générale notre écrivaine possède un sens très sûr de l’à-côté, poétique, comique, ou les deux à la fois. Mais le décalage n’a rien ici d’une coquetterie décorative. Il dit, mieux que ne le feraient toutes les analyses psychologiques, l’éloignement que les personnages éprouvent par rapport à eux-mêmes. C’est le cas avant tout de Joseph, avec qui on est presque constamment, dans une vision interne toujours légèrement surplombante – et pour cause : il s’observe sans cesse, avec un peu de perplexité. « Il eut la sensation de fausser quelque chose, comme s’il se pillait lui-même de sa propre souffrance » ; « Quelque chose en lui n’était pas dupe : le vide, un insecte qui glissait entre ses viscères »… Une part de Joseph lui échappe, mais il le sait. En atteste sa curieuse manie de penser à lui « au passé et comme s’il était un personnage de roman » (« "Joseph Plouche n’avait rien à dire", pensait Joseph »).

 

De cette extériorité du héros à lui-même, du sentiment d’étrangeté qui en résulte dans un cadre réaliste et familier, Elsa Jonquet-Kornberg tire des effets à la fois troublants et très drôles. Même la rencontre du jeune Éric dans son orphelinat nigérien, laquelle aurait pu donner lieu sous d’autres plumes à un terrible excès de guimauve, tourne par ses soins à la scène absurde et vaguement cocasse. Elle fait de ce qui aurait pu être une lourde fiction écolo-progressiste en région une comédie touchante et triste…

 

Sous-sol et lendemains

 

… pense-t-on pendant un certain temps. Mais insidieusement ce motif de l’extériorité révèle des profondeurs plus inquiétantes, en croisant celui que le titre annonçait : l’enfouissement. L’Andra s’apprête à enfouir des déchets radioactifs dans le sous-sol. Pour adopter, il faut prouver qu’on a fait « le deuil de l’enfant rêvé » et « ce rêve doit être enterré dans une boîte en acier, loin, loin dans la terre ». L’enfant, réel, d’Ita « pouss[e] en elle, caché dans les replis de son être ». Joseph estime « que toute sa vie [s’est] déroulée sous le signe d’un enfouissement invisible et définitif ». Le chagrin en lui est « enfoui sous la vie sédimentée ». Il abrite un « vide qui, parfois s’ouvr[e] quand il laiss[e] son esprit vagabonder », « une enclave enfouie sous la terre, scellée, inaccessible »…

 

La métaphore court à travers le texte, et rejoint son troisième grand thème, celui de l’avenir. Avenir de l’humanité, d’abord. Comment indiquer aux générations suivantes qu’il y a, « sous nos pieds, des colis qui contiennent potentiellement un danger » ? De quel langage user pour ce faire, qui soit encore compréhensible « dans cent mille ans » ? L’Andra opte pour l’art, et une reproduction sculptée du Cri, de Munch. Cependant il y va aussi de l’avenir des individus, dans ce texte où se trament habilement le collectif et l’intime. Leur désir de procréer, d’adopter, de transmettre est l’expression de leur angoisse, et Joseph sait qu’« un jour quelqu’un vien[dra] et se tien[dra] là » quand lui-même aura disparu, contemplant « les mégalithes surmontées de la bouche hurlante » qui reproduiront le tableau du peintre norvégien.

 

L’avenir, Le Cri de Munch nous en offre l’image. C’est assez dire… Mais c’est dire sans dire : dans ce roman subtil et grinçant, où le pessimisme civilisationnel fusionne avec une vision très sombre de l’individu, l’ironie désenchantée de la narration suffit à désigner la violence du propos.

 

P.  A.

 

(1) Inculte, 2022, voir ici

 

Illlustration : Edvard Munch, Le Cri, 1893 (https://www.museumtv.art)

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