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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Pampa, Eduardo F. Varela, traduit de l’espagnol par René Solis (Métailié)

Le titre ne dit que la moitié. Certes, le troisième roman de l’écrivain argentin se déroule dans la pampa – qui consiste ici en une étendue infinie de champs de maïs. Mais il se déroule aussi et surtout dans un train.

 

Les deux font corps. Le « Train Postal de l’État » (lequel ?) semble avoir toujours sillonné, de village en village, l’immense plaine, et avoir toujours eu à son bord les trois mêmes uniques passagers : Olszen, le conducteur, Buenaventura, le contrôleur, Josefina, sa femme. La vie à bord est paisible et régulière. Josefina, qui fait aussi un peu de couture pour les habitants des villages que le convoi traverse, a aménagé un potager « sur une cargaison de terre fertile que personne ne réclamait, avec un réservoir d’eau et un poulailler ». Une vie sans histoires… à quelques bizarreries près. Le train transporte, entre mille autres choses, du courrier, cependant « toute logique postale [perd] son sens dans ces plaines spongieuses » : « Certains envoi[ent] des lettres qui [reviennent] l’année d’après avec l’expéditeur transformé en destinataire » et Buenaventura « distribu[e] le courrier comme s’il s’agissait de cartes à jouer ».

 

Désert en marche

 

Les villageois, qui « ne [peuvent] concevoir d’idées circulaires et encore moins sphériques », pensent « que leurs villages et le reste de la galaxie [sont] contenus dans le même plan ». Comment leur en vouloir ? L’itinéraire du train a « un point de départ et une arrivée, mais personne ne [sait] où (…). Le sens de la marche [est] à la fois le sens et le sens contraire des aiguilles d’une montre, parce qu’il obé[it] aux règles d’une montre sans aiguilles ». Au bord des voies, les localités se succèdent dans un ordre aléatoire et parfaitement imprévisible…

 

On est quelque part entre le réalisme magique et un humour absurde de type plus européen, où Lewis Carroll l’emporte sur Kafka. Personnages improbables, dialogues frisant le délire, situations se transformant quasi à vue… Et l’inquiétante étrangeté d’un Désert des Tartares inversé, où ce sont des voyageurs en mouvement qui paraissent pourtant figés dans une inguérissable attente, et guettent le surgissement à l’horizon de quelque chose de nouveau, quoi que ce puisse être.

 

Horde primitive

 

Le tout, néanmoins, paré de la foisonnante exubérance propre au roman latino-américain. Une fois posée la situation de départ, l’auteur la développe jusqu’à ses conséquences les plus éloignées, et le texte avance comme le train, auquel on ajoute sans cesse des wagons. Un certain Monrovia, moitié général Alcazar moitié militaire argentin de l’époque de la dictature, cherche (en tank !) dans l’altiplano une météorite chue du ciel et déjà vendue par lui à des « gringos » dans l’idée de recueillir des fonds pour atteindre son objectif : devenir président de la République. Il trouve l’objet, le perd, le voit dévaler à travers les champs de maïs, et cette irruption de la verticale dans leur existence vouée à la platitude bouleverse et terrifie les villageois. « Quelque chose bouillonn[e] dans leurs cerveaux, qui [a] fécondé à coups de peur et d’inquiétude leurs imaginations desséchées ». Tels les « survivants d’un déluge guettant l’arrivée du prochain », ils affluent vers le train, qu’ils envahissent.

 

Monrovia lui-même les rejoint, prend le pouvoir à bord, l’exerce en tyran. Mais il se heurte à l’opposition d’une vieillarde machiavélique quoique exaltée, et… tout sombre dans un désopilant capharnaüm, que je me garderais d’essayer de résumer car j’en serais bien incapable. On sent l’allégorie, bien sûr, mais de quoi ? Il y a sûrement un peu de fable politique dans cette histoire où l’on voit les masses adhérer « avec enthousiasme » à un projet dictatorial qui « les arrache[e] à la plaine pour les emmener vers quelque chose de nouveau ». Et un brin de Totem et Tabou viendra épicer l’aventure lorsque les mêmes finiront par mettre Monrovia à mort puis par dévorer son cadavre : « [Ils] avaient à présent une idole qui les unissait dans la haine et dans l’amour, ouvrant un vaste horizon de trahisons et de loyautés ».

 

Aiguillages

 

La fable est cependant peut-être plutôt métaphysique. Chargé de terre, de minerai, de charbon, de cuivre, de sable, des wagons vides inondés par la pluie ajoutant de surcroît « à la géographie compliquée du convoi trois lagunes » peuplées de crapauds, de grenouilles, de canards, le train est un monde. Et toute une poésie de la nature primitive se déploie au fil des wagons comme des pages, associant et mêlant les éléments et les règnes.

 

Mais cette affaire de train a d’abord à voir avec la question du temps. Ou des temps… Il arrive que le convoi en croise un autre, et que ses passagers surprennent au passage dans ces autres wagons des scènes appartenant à leur propre avenir ou aux existences qu’ils auraient pu mener. Si les aiguillages et les embranchements qui ponctuent les rails ne mènent jamais nulle part, leur abondance même suggère une intention métaphorique : se perdant dans la contemplation des nuages, Josefina peut soudain « voir les champs de maïs depuis en haut » et aperçoit alors « des dizaines et des dizaines de trains miniatures qui circul[ent] en même temps entre les plantations touffues et les maquettes de villages »…

 

Il faudra bien qu’un personnage au moins saute un jour en marche, s’évade, échappe à cette course arborescente et sans fin d’une bifurcation à l’autre… Ce sera justement Josefina, manière d’héroïne dans cet étrange roman. Mais elle ne le fera qu’à la dernière page ou à peu près : quitter le train, c’est sortir du récit, dont rails et convoi étaient peut-être avant tout la métaphore.

 

P. A.

 

Illustration : https://www.facebook.com

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