Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Le grand mérite de ce livre, c’est, d’abord, le choix de son sujet. Ne serait-ce qu’en raison du relatif oubli d’où il le tire : qui, aujourd’hui, lit encore Bataille ?... Et c’est d’autant plus dommage que son œuvre, dont le mal, le sacré, l’excès et la débauche sont les thèmes centraux, est radicalement antipathique à l’air du temps, ce qui, en un paradoxe seulement apparent, pourrait justement la rendre d’actualité. À une époque obsédée par le vrai, incapable de faire le tri entre faits réels et fantasmes ou entre les œuvres et des auteurs considérés une fois pour toutes comme en étant la pure et simple cause, reparler de Bataille ou, mieux, et quoi qu’on pense de ses écrits, le lire pourrait constituer un salutaire antidote.
La scène et l’autre scène
Patrice Trigano, au demeurant, est une sorte de spécialiste. Du roman biographique, mais aussi des artistes diversement sulfureux : Artaud (La Canne de Saint Patrick, Léo Scheer, 2010), Roussel (Le Miroir à sons, Léo Scheer, 2012), Jarry (Ubu-Roi : « Merdre ! », Mercure de France, 2018, voir ici). Ce texte-ci adopte la forme simple et souvent efficace du huis clos – même si le procès qu’il relate est public. Nous sommes en 1956, c’est le procès intenté à Jean-Jacques Pauvert pour avoir publié plusieurs ouvrages du marquis de Sade. L’éditeur sera condamné, mais relaxé en appel deux ans plus tard. On ne le sait pas encore, évidemment. Georges Bataille est cité comme témoin par la défense, de même que Jean Paulhan, André Breton et Jean Cocteau – tous deux absents.
Tandis que l’audience suit son cours, Bataille, dont nous adoptons le point de vue tout au long du récit, replonge régulièrement dans ses pensées ou ses souvenirs. Ce qui permet un passage en revue de quelques aspects de son œuvre, et une esquisse, dans les grandes lignes, de sa vie : l’enfance et l’adolescence, les livres, les débats, les rencontres (Caillois, Leiris, Klossowski, Simone Weil…) ; les revues et les groupes (Acéphale, Collège de sociologie…) ; les disputes avec Breton. Les compagnes : Violette, Sylvia, Laure… Et, en prime, par l’entremise de Maurice Garçon et de sa plaidoirie, nous avons aussi un rapide aperçu de la vie de Sade lui-même, de Rose Keller aux dragées à la cantharide, et de la Bastille à Charenton.
Dans ce tribunal où avocat et procureur s’affrontent sous le regard d’un président féru de morale, « Bataille a l’impression d’être au théâtre ». Cela pourrait ne pas lui déplaire, étant donné son intérêt pour le sacré et tous les cérémonials, supplices ou cultes, souvent présents dans une œuvre où domine aussi la passion de la vue et des transgressions visuelles. Certains épisodes de la vie du philosophe viennent d’ailleurs habilement rappeler ce goût de Bataille pour les scènes. Ainsi du tableau effrayant de son père syphilitique (« L’impotent ouvrait grand les yeux et […] ses pupilles montaient lentement jusqu’à disparaître sous ses paupières ») ; des tentatives de suicide de sa mère (« Il avait fallu lui ôter la corde ») ; ou du baptême reçu adulte, à Reims (« C’était comme si le temps s’était arrêté, figé dans une lumière pâle filtrée par les vitraux »).
Oxymore et miroir
Quelque significatif qu’il soit, ce dispositif était-il le mieux choisi pour parler d’une œuvre et d’une existence placées sous le signe de L’Expérience intérieure ? Il appelait, immanquablement, le va-et-vient entre le dehors et le dedans, la réflexion et l’audience, systématique et volontiers pataud : « Les mots en provenance de la tribune sur la cruauté de Sade se mêlent maintenant à des images plus anciennes… » ; « Un énergique rappel à l’ordre le ramène au procès » ; « La salle s’éloigne. Il se souvient d’une soirée… » Et cette alternance appuyée souligne encore le dualisme fondamental sur lequel le livre repose. Ici, pas de nuances, de doutes ou de zones grises : d’un côté, nous avons le moralisme et la censure, de l’autre la liberté de penser et l’audace. « Observant le président qui tel un pantin dresse son index moralisateur, Bataille conclut en lui-même : "Il parle pour sauver l'ordre. Moi je sais qu'il n'y a de vérité que dans ce qui le menace" ».
Évidemment, ce manichéisme pourrait à la rigueur convenir là où il est question d’une pensée toujours prête à prendre la forme de l’oxymore : chez Bataille le bordel est « un sanctuaire », le vice « la forme inversée du sacré », « la souillure et la grâce » se rejoignent de même que « la prostitution et l’extase ». Mais justement… On ne lit plus beaucoup Bataille, cependant nous (les gens de ma génération) l’avons tous lu. Il serait intéressant de le relire à présent que la réflexion morale (je ne parle pas de moralisme) est de retour, et d’interroger les contradictions, les obscurités, les zones d’ombre d’une pensée fascinante, en même temps que les raisons de la fascination qu’elle exerce. Ces régions obscures, le livre de Trigano les effleure parfois : « Il y avait dans le fascisme quelque chose qu’il reconnaissait en lui » ; « La violence, la cruauté, le désir de destruction sont les moyens d’une revanche sur la finitude » ; et en même temps : « Oui, il y a une place pour la vie et une pour les fantasmes ! »…
Seulement le genre du roman biographique impose ses limites : prise dans un dispositif spéculaire où le bien devient le mal et inversement, soumise aux exigences de la narration et à la difficulté de reformuler dans ce cadre une réflexion pour le moins complexe, la pensée de Bataille tend à se réduire à une suite d’affirmations péremptoires, grandiloquentes et qui semblent un peu datées – miroir inversé, là encore, du discours des juges.
« [Le mal] commence là où le langage échoue » ; « L’écriture est une descente vers l’abîme » ; « Toute grandeur n’est qu’excès et tout excès mène à la souillure »… De quoi donner envie aux jeunes générations de lire Bataille ?... À voir.
P. A.
Illustration : couverture du premier numéro d’Acéphale, revue fondée par Bataille, avec une illustration d’André Masson (1936) (https://turbulences-revue.univ-amu.fr)