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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Elisabeth Lima, Lola Gruber (Bourgois)

Début 2024, elle publiait, chez le même éditeur, Horn venait la nuit. J’avais beaucoup aimé (1) ce roman ancré dans la géographie et l’imaginaire de l’Europe centrale, qui faisait la part belle aux masques et aux identités fuyantes. Ce roman, ou ces romans… Lola Gruber entrelaçait en effet deux récits, qui illustraient deux conceptions bien différentes du romanesque : d’un côté, des individus que ballottait la grande Histoire, acharnée à contrarier en eux des passions classiques ; de l’autre, la quête au but incertain menée par un antihéros sur fond d’ironie slave et d’absurde à la Kafka.

 

On sentait bien que, dans cette affaire, le vrai sujet était le roman lui-même en tant que genre. À peine plus d’un an après, notre autrice y revient et, cette fois, aborde les choses de front, à travers un dispositif très différent quoique, au fond, pas si différent que ça. Do, Liv et Camille ont chacun des raisons d’en vouloir à l’institution littéraire. Le premier dirige une revue menacée par l’air du temps et la probable arrivée au pouvoir, dans la maison qui la publie, d’une pimbêche arrogante, inculte et snob. La seconde, femme du précédent, a vu sa carrière d’écrivaine tourner court quand, après avoir connu le succès pour des nouvelles, elle a écouté les conseils de ceux qui l’incitaient à passer au roman. Le dernier membre du trio, universitaire traducteur du polonais, souffre de constater que les grands poètes qu’il cherche à faire connaître n’intéressent pas les éditeurs.

 

« Rêve de vol » et « hélices en bambou »

 

Quand un prix prestigieux est attribué au roman d’une certaine Belle Kobal (« Je suis si honorée ! Mais tellement !... »), c’en est trop. Nos trois amis, après avoir assisté à l’affligeante remise, décident de déjeuner ensemble. Puis, après quelques bouteilles, d’écrire à trois un best-seller en se dissimulant derrière une imaginaire Elisabeth Lima : « Nous racontons l’histoire d’une conquête (…), celle de la liberté et du ciel. L’épopée intime d’une aviatrice ». Do résume : « Je me charge de la doc. Liv nous fait le gros de la bête, je fignole les détails. Camille, quand il relit, nous donne une autre ampleur, il nous case des emblèmes, des envolées lyriques »…

 

Ils le font. Et Lola Gruber nous fait suivre en détail toutes les phases de l’opération : la mise au point de l’intrigue (« frère et sœur orphelins, rêve de vol (…), crash fatal du frère, exploit en sa mémoire (…), histoire d’amour (…), jalousie du mécanicien ») ; la recherche (« courroies, soies élastiques, pneus, empennages, pédaliers, hélices en bambou ») ; la rédaction. Puis les retorses manœuvres éditoriales, avec la complicité d’une agente immobilière obèse mise dans la confidence – Zina Minor.

 

Ensuite commence l’après. Le succès, lequel dépasse toutes les espérances, les éditeurs s’arrachant le livre « dans vingt-cinq pays et trente langues », les lecteurs « par centaines de milliers », la critique enthousiaste, le prix, enfin, celui-là même qu’on avait donné à la bécasse. Mais avec le succès viennent les effets du succès sur les trois conjurés, toujours tenus au secret. Liv est prise de « tournis » et d’un « sentiment d’injustice ». Le mensonge « pès[e] à Camille », qui ne parvient pas à dépenser tout son argent. Liv achète une maison sur une île et s’y retire. Do, à qui tout désormais réussit, est très malheureux. Je ne vous raconterai pas la fin.

 

D’un roman l’autre

 

Par-delà la satire du monde de l’édition et du monde littéraire en général, la force du livre (le vrai, celui de Lola Gruber) est de s’en tenir fermement à son seul sujet. Ce roman écarte toutes les possibilités traditionnellement romanesques, et l’homosexualité de Camille interdit d’emblée les plus attendues : le triangle restera strictement littéraire.

 

Seulement cette rigueur et cette exigence font aussi certaines faiblesses de l’entreprise. Il faut l’avouer, une fois lancée la machine, et sa course qu’aucun coup de théâtre ou rebondissement ne vient dévier, on trouve parfois le temps un peu long. Et puis cette histoire d’écriture est écrite, très écrite. « Ses peines (…) se fondaient en une seule teinte, ce genre de mélancolie patiente, immobile, qu’on a envie de garder sur soi », d’accord. Mais « le studio trop petit (…) contenait à peine sa solitude » ? Et « il démentait en vain le vermeil de ses joues, ce témoin de l’embarras redouté des peaux claires » ?...

 

Écrire

 

Si pourtant on poursuit sa lecture sans faiblir, et jusqu’au bout, c’est que l’autrice sait malgré tout nous entraîner dans son jeu. Un jeu complexe et matois, qui reprend sous un autre angle le contraste sur lequel Horn venait la nuit était fondé. D’une part, la chronique d’un couple hétéro et d’un couple homo (Camille a un ami lointain), ambiance mélancolie quotidienne début de (ce) siècle. De l’autre, un roman d’amour et d’aventure, qui, monté sous nos yeux, nous est du coup refusé autant qu’offert. Mais ce roman-ci aussi bien que l’autre sont semés d’ouvertures sur d’autres romans possibles : celui de Liv et de son vrai frère, mort jeune dans des circonstances tragiques ; celui d’Adèle, l’aviatrice imaginaire, et de son frère à elle ; celui du mécanicien homo qui aimait ce frère de fiction…

 

Toutes ces histoires resteront des esquisses, car Lola Gruber sait que l’important dans un roman n’est pas l’histoire mais la façon de la raconter. Et on passerait sur bien des défauts dans son livre au regard de son approche résolument et profondément technique de l’écriture. Liv a « un talent fou » mais il faut, à tout ce qu’elle écrit, « ajouter des joncs, du foin, des tables, des chaises » ; après s’être replongé dans Bachelard, Camille installe dans le texte « les métaphores de la dureté, rocs, arêtes, crètes, rochers », puis leur oppose « ciments, limons et gadoues » ; une scène de sexe ne doit pas se contenter de mettre « du piment » mais constituer « une partie narrative (…) essentielle au récit » (« Comme dans la vie, quoi »).

 

Alors que notre époque hésite entre une conception purement communicationnelle du langage, sommé de se faire transparent devant la sacro-sainte réalité, et un émoi larmoyant devant des lyrismes de pacotille, Lola Gruber nous rappelle qu’un récit est d’abord une écriture, et l’écriture d’abord un faire. On ne va pas, après ça, jouer les difficiles…

 

P. A.

 

(1) Voir ici

 

Illustration : https://voyage.aprr.fr

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