Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Et de quatre ! Après Le Masque de Dimitrios (1), Je ne suis pas un héros (2), tous deux en 2024, et, déjà en 2025, Les Trafiquants d’armes (3), voici le quatrième des livres dus à « l’inventeur du roman d’espionnage moderne » republiés par L’Olivier. Retour à l’immédiat avant-guerre, avec cet opus paru en 1940 (et édité pour la première fois en français par Les Humanoïdes associés en 1979). Retour aussi au bassin méditerranéen, dont Les Trafiquants d’armes nous avaient éloignés.
« Brillant ingénieur » travaillant « dans une grande usine d’armement britannique », Graham a été envoyé en Turquie pour équiper la marine du pays, allié de la Grande-Bretagne en ce début de la guerre. S’il ne regagne pas l’Angleterre avec détails, plans, commandes, et les données qu’il connaît mais qu’il lui « a été interdit de noter », les navires militaires turcs resteront inopérants six mois de plus. C’est suffisant pour que les services secrets allemands songent à assassiner Graham. Ils tentent de le faire un soir à Istanbul. Échec. Mais la police turque juge prudent d’embarquer notre homme le plus tôt possible sur un bateau, estimé plus sûr que le train qui devait le remporter à travers l’Europe.
Cigarettes, whisky, chaussures bien astiquées…
Ce n’est pas déflorer grand-chose d’annoncer que les assassins seront à bord, aussi innocents en apparence que les quelques autres passagers transportés par le Sestri Levante, cargo italien naviguant d’Istanbul à Gênes. Ni de dire que le roman méritera amplement son titre, qu’il soit français ou (Journey into Fear), original.
Comme Je ne suis pas un héros – et contrairement aux deux autres – ledit roman s’inscrit franchement dans le genre qui a fait la réputation d’Ambler. Trois coups de feu lancent le récit, bien d’autres viendront l’achever. Entre ces deux fusillades, un long huis clos, propice à la montée de « l’angoisse », tandis que le navire oscille au gré des flots et qu’à son bord on fume un nombre incalculable de cigarettes en absorbant une quantité impressionnante de whisky-and-soda.
Le dispositif se prête aussi à une de ces galeries de personnages où l’auteur britannique excelle. Dans des cabines mal isolées, nous avons un archéologue allemand, une danseuse de cabaret française et son partenaire (Josette et José !), un marchand de tabac turc, un couple français qui se dispute, une veuve italienne… Tout l’art amblérien du portrait classico-parodique semé d’indices subliminaux se donne carrière : l’un, « mince et légèrement voûté », a « des vêtements bien coupés, un sourire avenant et des cheveux qui commenc[ent] à grisonner » ; un autre est « de petite taille, large d’épaules et peu soigné, avec une mâchoire puissante »… On retrouve également la manie du détail, et l’humour : elle « avait des hanches saillantes et arborait une expression qui laissait entendre qu’elle était déterminée à conserver son calme envers et contre tout » ; c’était « un homme à l’air cupide, vêtu d’un costume beaucoup trop petit pour lui et de chaussures jaunes bien astiquées ».
« Un monde différent »
Tous révéleront leur vrai visage, au terme d’un jeu subtil et malicieux mené avec nous par le narrateur, entre l’inattendu et l’attendu que, pour cette raison même, on n’attendait pas. Et puis, il y a Graham. Les ingénieurs font de bons personnages principaux aux yeux d’Ambler (4)… Spécialistes du calcul et de l’organisation, ils ne maîtrisent rien et se font constamment manipuler. Cependant tous les héros de l’écrivain britannique tiennent ce rôle du naïf considéré par les spécialistes avec une condescendance allant parfois jusqu’au mépris. Et tous ses romans sont, plutôt que d’éducation, d’initiation.
Graham tombe, au début de celui-ci, dans « un monde différent, un monde dont il ne [sait rien], sinon qu’il [est] détestable ». La porte de cet univers « se referm[era] lentement » à la fin du livre. Aventure sans lendemain ? Elle aura en tout cas été l’occasion d’une prise de conscience tant politique que morale. Habitué à concevoir des canons sans manifester « beaucoup d’intérêt pour les utilisateurs ou les victimes du fruit de ses recherches », Graham se retrouve avec, dans la main, un revolver : « Cette arme-là n’était pas impersonnelle. Entre elle et le corps humain, il y avait un rapport ». Contraint par les circonstances à s’engager, le voilà qui s’interroge : « Si d’autres Anglais accept[ent] de mourir pour leur patrie », parviendra-t-il « à demeurer en vie pour elle » ? La politique et l’engagement sont toujours très présents chez l’Ambler de cette époque. Ici, les méchants sont un espion nazi et un tueur roumain membre de la Garde de fer. Toutes les armées, dit un des personnages, « commettent un jour ou l’autre (…) des atrocités » ; mais, affirme un autre, « les grands banquiers internationaux sont les vrais criminels de guerre ».
« La civilisation est un leurre et (…) vous vivez toujours dans la jungle ». Voilà, au fond, ce que Graham découvre. Non pas intellectuellement : dans son corps, en proie à « de curieux picotements » tandis que sa respiration se fait « saccadée » et que « de loin en loin, un flot de bile lui remont[e] dans la gorge ». Il « essay[e] de respirer lentement et profondément, mais les muscles de sa poitrine sembl[ent] incapables de produire un tel effort »… La peur du titre est le grand personnage du roman, dont elle résume d’une certaine manière le message. Sous l’immense plaisir de lecture, sa présence insinue une vague impression de salutaire inconfort : derrière le vernis policé des apparences, prêtes à surgir au moindre pas de côté, la guerre, la mort, l’avidité attendent leur heure. Les romans d’Ambler nous parlent de notre monde.
P. A.
(1) Voir ici
(2) Voir ici
(3) Voir ici
(4) Voir Je ne suis pas un héros (ici)
Illustration : affiche du film réalisé en 1943 par Norman Foster et Orson Welles d'après le roman d'Eric Ambler (www.rottentomatoes.com)