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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Conversations de la porte, Muriel Claude (Arléa)

Ce petit livre cumule la double grâce d’être modeste et à contre-courant. La narratrice, dont on saura tout juste qu’elle est libraire et pratique – comme l’autrice – la photographie, va régulièrement et en toute saison séjourner dans la partie « hôtellerie » d’un couvent cistercien dans les Ardennes. Et voilà.

 

Muriel Claude ne raconte rien, ou alors de façon allusive, lacunaire, presque évanescente. Des ombres passent dans des couloirs ou derrière des fenêtres, parmi lesquelles certaines figures se dessinent à peine plus nettement. Les années passent, comprend-on, les religieuses sont de moins en moins nombreuses, des bruits courent (« Elle a déménagé. On l’a forcée à partir » ; « Je suis en colère » ; « On ne me sortira d’ici qu’en me traînant par les cheveux »). Finalement, les sœurs sont bel et bien contraintes au départ… Mais restent in extremis – en attendant le résultat d’un recours auprès du pape.

 

Rien de plus. L’autrice-narratrice n’essaie pas de faire son autoportrait en prime, et elle ne nous inflige pas non plus des pages entières d’essai nées de lectures glanées çà et là ; quelques citations, mais pas trop.

 

« Limiter, couper, entourer, délimiter, cadrer »

 

Alors, quoi ? L’essentiel. L’écriture mime le lieu, et, ce faisant, dit tout ce qu’il y a à dire. Contrairement à ce qu’on pourrait croire de l’extérieur, nous sommes dans un monde morcelé. La clôture qui sépare l’univers monastique du reste du monde est répétée à l’infini derrière les murs. Le couvent proprement dit est isolé de l’hôtellerie, et chacune de ces deux moitiés est un labyrinthe de salles, de cellules, de couloirs ou de jardins. « Limiter, couper, entourer, délimiter, cadrer » sont ici les maîtres mots. Les tête-à-tête récurrents entre celle qui écrit et la sœur de garde « à la porte », dans le petit local d’où l’on contrôle les entrées et les sorties, ont valeur à la fois de métaphores et de mises en abyme.

 

Mais le découpage est aussi celui du temps, rythmé par les visites de la narratrice, l’alternance des saisons, et, tous les jours, la répétition des offices : « 5 h Vigiles – 7 h Laudes – 9 h 45 Tierces – 14 h 45 None – 18 h Vêpres – 20 h Complies ».

 

« Roses remontantes », « hellébore noir »

 

Pour dire ce double fractionnement, Muriel Claude invente une forme morcelée, faite en grande partie de notations si brèves qu’elles en deviennent énigmatiques et tournent au haïku :

«    Mélèzes orange, asters, roses remontantes tardives et chrysanthèmes.

 

       Chaises en plastique, blanches et moussues, empilées les unes sur les autres. »

 

Ou encore :

 

«     Je marche jusqu’au Moulin du Rivage.

 

        Chemin fondu en cendres grises. »

 

Dans ce monde clos, l’univers naturel est très présent. Qu’il soit météorologique, animal, végétal, surtout, mais sous forme de fragments, fleurs ou branches cueillies, coupées, pour être incluses entre les murs – et saisies en autant d’épiphanies instantanées par celle qui nous parle :

«      La nuit. Un lichen transparent dans un verre.

 

         Un hellébore noir précoce perché sur sa tige raide. »

 

Il y a quelque chose d’hypnotique dans l’accumulation de ces pauses contemplatives qui laissent s’épanouir les choses, ainsi que dans les répétitions dictées par le retour des situations et des heures. Cependant une telle prose proche du poème a aussi pour effet de ménager des blancs sur la page. C’est peut-être là le plus important. Car comment, mieux qu’en créant et donnant à voir le vide, marquer la présence ce qui n’est jamais nommé ni explicitement désigné ici – Dieu, pour le dire d’un mot ?

 

P. A.

 

Illustration : abbaye Saint-Pierre de Moissac (https ://actu.fr/occitanie )

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