Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Il faut quelquefois affronter l’air du temps. Tel qu’il s’exprime, s’entend, dans la littérature, quand elle aborde des questions qui, sans être spécifiquement d’aujourd’hui, sont au cœur des débats les plus actuels. Et plus encore quand elle le fait avec les mots et dans l’esprit de l’époque.
Laurence Florisca Rivard, qui n’a pas encore trente ans et dont c’est le premier roman, raconte l’histoire de Sébastien. Ce jeune tennisman québécois en pleine ascension est soudain accusé de viol par trois femmes. Déchaînement des médias et des réseaux, fuite des sponsors, fin de la carrière et, surtout, effarement consterné des proches.
Chœur des proches et ras des jours
Car c’est selon leur point de vue que nous observons les événements. Un angle plus audacieux peut-être aurait été celui du violeur lui-même. Mais l’avantage ici est dans l’impossibilité de trancher à coup sûr, même si l’autrice ne nous laisse guère de doutes quant à la culpabilité du suspect – au demeurant assez antipathique. Et puis l’objet du livre était de suivre l’onde de choc provoquée par semblable événement dans l’environnement du coupable.
Voici donc un roman choral (genre qui, en soi, a le vent en poupe) : Katlyn, mère de Sébastien, Charles, son meilleur ami, Clémence, sa compagne, s’expriment chacun à sa manière en monologues alternés. Les québécismes fleurissent : on habite des condos, on frenche son boy-friend, on a « le goût d’extraire [son] cerveau de sa boîte crânienne » et on se passe, quand il en est besoin, « une débarbouillette sur [le] sexe ». Il faut cependant noter que ces particularités linguistiques sont assez méticuleusement dosées, et que le texte s’adapte à l’âge et au niveau d’éducation des locuteurs. Par ailleurs on y trouve les fautes ordinaires : « J’observe la jungle citadine s’éveiller » ; « En sortant de mon cours, mon cellulaire vibre » ; « pour ne pas que », « évoquer que », etc. Elles vont de pair avec une écriture délibérément quotidienne, pleine de notations et de détails puisés au ras des jours.
Moyenne et zones obscures
Mais tout cela est en grande partie justifié par la médiocrité des personnages. Jeux vidéo, séances de muscu, soirées avec DJ, séries, drague et flirt sont les divertissements de nos héros. La mère pense qu’on « ne pense pas à sa mère lorsqu’on fait du mal » ; la petite amie a des rêves de midinette ; l’ami est un fêtard porté sur la chose, qui se prépare à travailler dans la finance. Volonté de réalisme, peut-être… Et la narration lente et appliquée a au moins pour effet de ne pas négliger les décors, ce qui nous vaut une présence heureusement obsédante de la ville – en l’occurrence Montréal, avec ses tours, ses lumières, ses bars…
Il y a de surcroît une autre raison à cet effort délibéré pour installer le récit dans ce qu’on pourrait appeler une sorte de moyenne. Elle est pédagogique, pour ne pas dire morale. Il s’agit de parler de et à tout un chacun, d’inciter à s’interroger, à prendre garde aux « petites choses » avec lesquelles des choses plus graves commencent. Et de souligner le caractère éducatif de la sanction, serait-elle médiatique. Tout le livre de l’écrivaine canadienne repose sur ce principe : les comportements condamnables de l’un, étalés au grand jour, révèlent les zones d’ombre des autres et les poussent à s’examiner. Katlyn se souvient de ses rapports de jeunesse avec un compagnon toxique, et conclut : » J’ai mis au monde et élevé un homme encore plus pourri que son père. J’ai failli à ma tâche de mère ». Charles, dont l’idéal jusqu’alors était « du bon vin, une belle fille, du bon sexe » a beau se répéter avec une opiniâtreté suspecte « Je ne suis pas comme Sébastien », il en vient à se « méfier de [son] reflet » dans le miroir et s’interroge : « Et si nous étions tous des violeurs qui s’ignorent ». Quant à Clémence, la plus durement touchée, elle s’avoue : « Au lit, j’adore provoquer en lui un état (…) animal et agressif. Il sait que ça m’excite ». « Mais les femmes », ajoute-t-elle, « n’ont pas toutes les mêmes fantasmes ».
L’intérêt pour les régions obscures de l’individu est en effet inscrit dans ce texte où le corps est constamment présent – au bain, dans la salle de sport, en boîte de nuit… et dans la chambre à coucher : on frôle le porno soft dans les nombreuses scènes sexuelles, les unes vues d’un point de vue masculin clairement agressif, les autres d’un point de vue féminin fortement teinté de soumission. Manière de dire que le viol est partout ? De démasquer une société prompte à formater les comportements sexuels ? De souligner la fragilité des limites entre ce qui est licite et ce qui ne l’est pas ? Nous n’aurons pas de réponse explicite. Et c’est un autre mérite de ce livre, où l’honnêteté dans l’ambiguïté rachète les complaisances pour le goût du jour.
P. A.
Illustration : Montréal (https://www.viator.com)