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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Canidés

 

 

Renard 8, George Saunders, traduit de l’anglais par Agatha Crandall, illustré par Chelsea Cardinal (Actes Sud)

 

Dans cette meute-là, les individus sont désignés par un numéro : Renard 41, Renard 7… Celui qui nous parle, c’est Renard 8.

 

Un renard un peu particulier. D’abord parce qu’il a appris le langage des humains, qu’il admire, en écoutant par la fenêtre une mère lire des histoires à ses enfants. Ensuite, parce qu’il est sujet aux rêves éveillés. Tout cela lui vaut une réputation d’original.

 

Un jour, catastrophe : la forêt qui abritait nos amis est rasée pour faire place à un centre commercial. Comment survivre ? Les hommes, si astucieux, auront sûrement une solution… Renard 8 entraîne son ami Renard 7 au nouveau centre commercial.  Enthousiasme : les deux animaux sont admirés, nourris, et se mettent à imaginer un brillant avenir.

 

Mais, en sortant d’un magasin, Renard 7 est tué gratuitement par deux terrassiers. Désarroi de notre héros-narrateur : l’espèce la plus douée serait aussi en fin de compte la plus méchante ? Renard 8 trouvera une autre forêt et de nouveaux compagnons. Mais les questions qui le taraudent ne lui laissent pas de repos. Il écrit une lettre aux humains pour les leur poser, et la laisse bien en vue à l’entrée d’une maison.

 

Une fable, dit la quatrième de couverture. C’est indéniable. Dans quel autre genre classer ce charmant récit, accompagné d’illustrations pleines d’élégante naïveté ? Seulement, si ce n’était qu’une fable, et que le texte valait surtout par sa morale, celle-ci serait tout de même un peu courte. Il y a autre chose.

 

Il y a la langue. Car Renard 8 est un renard ! Il écrit « parfoie de traverre ». Il écrit, par exemple : « J’ai trouvé sage et nialle ». Quand le chef de sa meute s’étonne de ses compétences linguistiques : « Comment accomplisis-tu cela ? », il lui répond sans se troubler : « En ettudiant leurs chémades hiscursiffes ». Il se promène avec son compagnon « dans la joyelle à bonumeurs », et tout à l’avenant.

 

L’effet jubilatoire est bien sûr irrésistible. Cependant quelque chose d’assez troublant vient se mêler au comique – et empêche le livre de l’écrivain américain de se ranger dans la catégorie jeunesse. La langue (française, ici, et il faut rendre hommage à l’inventivité de la traductrice) devient une langue de renards – au demeurant tout à fait compréhensible.

 

Mais, du coup, c’est la langue des hommes qui devient étrange et étrangère. Ce double déplacement est subtilement dérangeant. Oh, un tout petit peu… Tout est cependant dans ce tout petit peu, qui fait de cette jolie plaquette un cadeau de Noël plus profond qu’il ne semble.

 

 

Le Goût des loups (Mercure de France)

 

La collection « Le Goût de » ajoute à un catalogue déjà fourni Le Goût des loups. On voit bien pourquoi : est-il un animal plus sujet aux fantasmes et auréolé d’imaginaire ? Alors qu’on vient d’assouplir les règles en matière de tirs et d’éliminations, les propos de Brigit Bontour, rappelant en introduction que « le loup n’est responsable que de 0,065 % de la prédation sur le cheptel » sont singulièrement d’actualité.

 

Elle explore ensuite, à travers de multiples extraits classés selon une logique qui ne saute pas toujours aux yeux, les différentes faces du canis lupus : scientifique, car éthologues et zoologues ont contribué à changer le regard sur ce carnivore susceptible de s’étonner devant une fleur ; mythique et mythologique, de la louve de Romulus (Plutarque) au « Loup de Fenris », qui amène l’apocalypse dans les mythologies scandinaves, ou au « Loup bleu », ancêtre revendiqué de Gengis Khan.

 

On trouve aussi diverses versions de nombreux contes, à commencer par le plus célèbre de tous, selon Perrault et selon Grimm.

 

Et on trouve, bien sûr, la littérature : Ésope, Marie de France, La Fontaine, Daudet, London, Kipling, Stephen King… Vigny, évidemment – « Hélas, ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes, / Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes ! »

 

Comme souvent, le plus grand intérêt vient des surprises, des textes singuliers et atypiques : le Journal où « un bourgeois de Paris » anonyme narre les méfaits de loups en pleine ville entre 1420 et 1440 ; Le Livre de la chasse, traité de vènerie dû à Gaston Phœbus (XIVe siècle). Ou ces fables que Tolstoï destinait aux enfants de ses paysans.

Peu de frisson dans tout ça, mais beaucoup de rêve.

 

P. A.

 

Illustrations :

1. Forêt vosgienne

2. Illustration de Chelsea Cardinal pour le récit de George Saunders

3. Gravure de Gustave Doré pour Le Petit Chaperon rouge, de Perrault (1864) – https://www.larousse.fr

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